L’état de la violence armée dans le monde

L’Observatoire syrien des droits de l’Homme vient de publier ses dernières estimations du nombre de victimes du conflit syrien. Il en dénombre 150 344. Il convient de constater que ce sont les forces pro-gouvernementales qui ont subi le plus de pertes avec 57 511 victimes. Le nombre de victimes civiles s’élèvent à 51 212. Sur ce point, il est curieux de voir, comme le note Micah Zenko, que les forces rebelles sont inclues dans ce décompte. Quoi qu’il en soit, cette guerre a provoqué des ravages considérables (on compte plus de 2,5 millions de réfugiés syriens) qui ne semblent pas prêts de s’arrêter.

Pour autant, ce conflit est-il emblématique de l’état de la violence dans le monde ?

Non, si on en croit le dernier rapport du Human Security Report Project (HSRP). Ce dernier est un centre de recherche indépendant affilié à l’Université Simon Fraser de Vancouver. Son objet est l’étude des tendances globales et régionales de la violence organisée, leurs causes et leurs conséquences. Les résultats de leurs recherches sont contenus dans un rapport annuel, le Human Security Report.

  • La thèse « décliniste »

Celui de 2013 est incontestablement marquée par la thèse « décliniste ». Celle-ci postule que la violence a décliné chez les êtres humains au cours de l’Histoire, et plus particulièrement à l’époque moderne. Cette thèse a récemment été défendue par le psychologue cognitiviste américain Steve Pinker dans un ouvrage interdisciplinaire intitulé The better angels of our nature. Why violence has declined. Raisonnant à l’échelle de l’histoire des sociétés humaines, Pinker constate une chute du nombre de morts de violence depuis que les hommes ont formé les première « sociétés ». Il l’explique en dégageant six tendances qui ont, selon lui, pacifié les relations humaines au cours de l’Histoire :

  1. Un processus de pacification qui accompagne le passage des sociétés de chasseur-cueilleurs où règne l’ « état de nature » hobbesien aux premières civilisations d’agriculteurs. Si, dans le premier, l’Homme vit dans un état d’insécurité permanente, dans lequel « l’Homme est un loup pour l’Homme », l’apparition d’une vie organisée autour d’une autorité verticale (le Léviathan) substitue le cycle de prédation et de représailles entre l’agresseur et la victime par le respect de la loi, et entraîne des relations plus pacifiques.
  2. Un processus de civilisation impulsé par l’Europe depuis la Renaissance. Reprenant en partie la thèse du sociologue Norbert Elias, Pinker constate une baisse des homicides en Europe du Moyen-Âge à aujourd’hui qu’il impute à plusieurs facteurs d’ordre sociologique et anthropologique : développement de la civilité, du contrôle de soi (contribuant, entre autres, à l’inhibition des pulsions), du commerce, consolidation du Léviathan (qui détient, progressivement, le monopole de la violence légitime)…
  3. Une révolution humanitaire s’opère à partir du XVIIIème siècle sur le plan des idées et des sensibilités. L’auteur parle d’une « idéologie des droits de l’Homme » à l’origine de notre aversion moderne pour l’atteinte à l’intégrité humaine (se traduisant, entre autres, par l’abolition de l’esclavage, le rejet de l’assassinat politique ou le refus d’ériger la guerre comme moyen de règlement des conflits) et notre souci pour la vie et le bien-être de notre prochain.
  4. Une longue paix depuis 1945 qui n’est pas l’absence de toutes guerres mais la disparition des conflits majeurs entre grande puissance (contrairement à ce qu’il se passait avant cette date). Pinker se place ici sur le terrain des relations internationales en avançant comme motif le gel des frontières, ou encore les théories de la paix démocratiques.
  5. Une nouvelle paix se traduisant par une baisse substantielle des conflits à l’intérieur des États après avoir augmenté graduellement dans les années 90.
  6. Une révolution des droits qui institutionnalise, en quelque sorte, les droits humains aussi bien sur le plan juridique que des mentalités. Elle constitue l’aboutissement de la révolution humanitaire initiée quelques siècles plus tôt.

Dans une première partie, le rapport du HSRP discute la thèse « décliniste » en posant la question de la baisse de la violence dans le monde. Se basant sur les données compilées par le Peace Research Institute d’Oslo et le Conflict Data Program de l’Université d’Uppsala, le rapport affirme qu’« il ne fait aucun doute que le nombre de morts et de blessés liés à la guerre a fortement baissé depuis la fin de la Deuxième Guerre Mondiale » (p. 9).

Global trends in battle death

Le graphique précédent comptabilise le nombre de morts (civils et militaires) liés au combat par année et dans le monde (pour en savoir plus sur la méthodologie on peut se reporter à cet article de Bethany Lacina et Nils Petter Gleditsch. Il va sans dire que les morts au combat n’expliquent qu’en partie le coût humain d’une guerre).

  • Des conflits interétatiques en voie d’extinction ?

Cette baisse est la conséquence de la diminution des conflits armés interétatiques depuis 1946, particulièrement ceux de haute intensité (causant plus de 1 000 morts au combat par an) qui ont notamment ensanglanté l’Europe durant des siècles.

 Average number of interstate conflicts

Alors qu’on compte moins d’un conflit interétatique par an dans les années 2000, il y en avait quasiment trois dans les années 80. Les pics de morts liés au combat que l’on constate dans les années 50, 70 et 80 s’expliquent par le contexte de la Guerre Froide au cours de laquelle les grandes puissances, disposant d’un fort potentiel de destruction, se sont affrontées indirectement  dans  des  « guerres par procuration » : guerre de Corée, du Viêt-Nam, invasion soviétique de l’Afghanistan, guerre entre l’Iran et l’Irak. La fin de la polarisation idéologique entre l’Est et l’Ouest a inévitablement diminué ce type de conflit, l’implication des grandes puissances ainsi que le nombre de morts au combat.

  • Majorité de conflits internes, létalité des conflits internes internationalisés

Par conséquent, la majorité des conflits armés actuels sont internes ou intraétatiques (c’est-à-dire qu’ils opposent un gouvernement à, au moins, une entité non-étatique. En droit international humanitaire, on parle de conflit armé non international). À l’intérieur de cette catégorie, on trouve les conflits internes internationalisés dans lesquels l’une des Parties est assistée par une Puissance extérieure (qui n’est pas forcément une grande Puissance). Ce sont actuellement les conflits les plus mortels c’est-à-dire qu’ils sont de haute intensité (causant plus de mille morts au combat par an). On en dénombre six en 2011 : l’Afghanistan, la Libye, le Pakistan, la Somalie, le Soudan et le Yémen (p. 86).

Internationalized intrastate conflicts

D’ailleurs, si ce type de conflit est minoritaire au sein des conflits internes, il tend à augmenter. Ainsi, en 2011, il n’y a jamais eu autant de conflits intraétatiques internationalisés que depuis la fin de la Seconde Guerre Mondiale. En outre, l’analyse du HSRP s’arrêtant à 2011, il convient d’ajouter la Syrie qui, comme les chiffres de l’Observatoire syrien des droits de l’Homme le démontrent, a largement contribué à augmenter le nombre de morts au combat pour l’année 2012, dans des proportions jamais vues depuis le conflit entre l’Éthiopie et l’Érythrée en 1999.

Global trends in internationalized intrastate conflicts

À l’inverse, les conflits armés interétatiques se sont fait rares ces dix dernières années. Ils ont donc été peu été peu létaux comparés aux conflits internes.
De même, les conflits de haute intensité cités précédemment restent minoritaires. La grande majorité (85%) des conflits actuels sont de basse intensité. Or, s’ils sont moins mortels, ces conflits sont en général plus difficiles à résoudre. En raison de leur caractère périphérique, ne posant pas de menace existentiel au centre, les gouvernements sont moins enclins à engager les moyens pour les traiter (sans compter le fait que ce genre de menace est susceptible d’assurer la légitimité d’un pouvoir autoritaire). Dès lors, ces conflits sont persistants.

Low intensity conflicts

La région la plus mortelle au monde depuis 2005 est l’Asie Centrale et du sud en raison des conflits en Afghanistan, au Pakistan et au Sri Lanka. Toutefois, le nombre de morts liés au combat dans cette région a été divisé par deux de 2009 à 2011, en grande partie à cause de la fin de la guerre au Sri Lanka en 2009. À l’inverse, la deuxième région la plus mortelle, l’Afrique du Nord et le Moyen-Orient, a vu son nombre de morts au combat triplé de 2010 (2 000) à 2011 (6 000). Sont en cause le Printemps arabe et les conflits en Libye, en Syrie ou encore au Yémen.

  • Les conflits armés non étatiques

S’agissant des conflits armés non étatiques (opposant des entités non étatiques comme des groupes armés organisés ou des tribus), le rapport du HSRP dégage une tendance de fond bien qu’irrégulière : l’augmentation du nombre de ces conflits depuis 1989. 38 en ont été enregistrés en 2011 (p. 97). L’augmentation est « irrégulière » car ces conflits peuvent apparaître et disparaître rapidement. S’ils ne causent pas beaucoup de victimes au combat (170 en moyenne en 2011 par rapport aux 600 causés par les conflits impliquant un État), on constate récemment un certain nombre de conflits non étatiques de haute intensité en Afrique subsaharienne et en Amérique (le Mexique en 2010 et 2011, le Soudan en 2011). Par exemple, le conflit entre les cartels de Juarez et Sinaloa au Mexique comptait pour 46% des morts liés au combat dans le monde en 2010 (p. 99).
L’ Afrique subsaharienne reste la région avec le plus grand nombre de conflits non-étatiques et le plus grand nombre de morts liés à ce type de conflit. Mais les conflits liés au cartel de la drogue en Amérique tendent à être plus nombreux et plus mortels (p. 100 : en 2010, 60% des morts liés au combat était enregistré aux Amériques en 2010). C’est pourquoi cette région a dépassé l’Asie Centrale et du sud en 2011, étant en deuxième position au regard du nombre de morts liés au combat pour la période 1989-2011.

  • Les violences unilatérales

Enfin, le rapport du HSRP s’intéresse aux violences unilatérales contre les civils. Celles-ci sont enregistrées quand elles sont commises par un groupe et produisent au moins 25 morts par an (p. 105). En 2009, le nombre de campagnes de violence unilatérale était de 19 soit son plus bas niveau pour la période 1989-2009. Ce nombre est passé à 23 en 2011 mais reste plus bas que la période 1989-2008. Le nombre de morts a diminué de moitié de 2009 à 2010. Cela est dû principalement à la chute du nombre de morts lié au conflit en République démocratique du Congo. En 2011, malgré le Printemps arabe, le nombre de morts n’est pas aussi élevé à ce qu’on aurait pu s’attendre, en raison de la baisse du nombre de morts en Afrique subsaharienne, et en Asie Centrale et du Sud.
La tendance générale est que les auteurs de violences unilatérales sont de moins en moins les gouvernements et de plus en plus les acteurs non étatiques. En 2010, ceux-ci étaient responsables de presque tous les morts (p. 106). Mais le nombre de morts liés aux premiers a augmenté nettement en 2011, responsable de 70% des victimes de violences unilatérales, en raison du Printemps arabe. Ainsi, le rapport note que « les gouvernements sont la plus grande menace pour la sécurité humaine quand ils se retournent contre leurs propres citoyens ».

Pour finir, si on se réfère au rapport Global Burden of Armed Violence de 2011 issu de la Déclaration de Genève, les morts violentes découlant d’un conflit armé comptent pour 10% de l’ensemble des morts violentes. Ainsi, le rapport comptabilise 526 000 morts violentes entre 2004 et 2009. Parmi elles, 55 000 sont le résultat direct d’un conflit armé. Comment expliquer ce  phénomène alors que, sans remonter jusqu’à la Seconde Guerre Mondiale, la guerre de Corée comptait 1 254 811 victimes directes des combats, le Viêt-Nam 2 097 705? Selon le HSP, le système de sécurité collective fondé sur la Charte des Nations Unies a clairement contribué à diminuer le nombre de conflits interétatiques, et avec eux, le nombre de victimes. En outre, les coûts croissants qu’implique ce type de conflit ont dissuadé les dirigeants de recourir à la force en première option. De façon plus générale, les risques de guerre civile dans un pays diminuent à mesure de son développement économique. Le rapport s’inscrit donc clairement dans la perspective décliniste de Steve Pinker. Pour autant, il se garde de toutes conclusions tranchées quant à l’évolution future de la violence armée. Rien ne permet d’affirmer que ce « déclin » va continuer.
Le conflit syrien en témoigne.

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