Attaques de drones: une guerre juste?

Professeur de droit et de philosophie à l’université de Georgetown, David Luban s’est interrogé sur les rapports qu’entretenaient les frappes de drones et la doctrine de la guerre juste  à la suite d’un article du New York Times dévoilant les coulisses de ces actes.

La doctrine de la guerre juste peut être définie comme un ensemble de règles et de réflexions visant à rendre la guerre moralement acceptable. D’inspiration chrétienne, ses origines remontent aux écrits de Saint Augustin sur la guerre. Elle a été façonnée depuis par des siècles de contributions de canonistes, de philosophes et de juristes. Un certain nombre de règles de droit international humanitaire positif sont un héritage de la doctrine de la guerre juste. La réflexion morale et philosophique est encore vivante avec des penseurs comme Michael Walzer.

La guerre juste est d’abord la recherche de la cause juste. Les assassinats ciblés opérés sous la forme de frappes de drones constituent des actes de cette guerre. Mais ils ne sont pas « pures »: ce sont des actes « hybrides », selon l’expression du politologue Ariel Colonomos. En effet, ce sont des actes de légitime défense destinés à empêcher qu’un terroriste ne passe à l’acte. Si pendant des siècles, la guerre juste d’inspiration chrétienne était conçue comme un châtiment destinée à punir l’ennemi qui avait commis une faute morale, une telle justification n’a plus lieu d’être dans un système de sécurité collective ayant banni l’usage de la force dans les relations internationales, sauf en cas de légitime défense. Pourtant, comme le note Luban, le thème du châtiment comme justice revient dans la rhétorique américaine, comme en témoigne l’assassinat de Ben Laden: « justice a été faite », s’est exclamé le Président américain, en rappelant le fait que le chef d’Al Qaida avait tué plus de 3000 citoyens américains.

Par ailleurs, la guerre juste doit être limitée. Selon Michael Walzer, c’est le propre des guerres justes qui sont « des guerres menées conformément à un ensemble de règles destinées à éliminer, autant qu’il se peut, l’usage de la violence et de la contrainte à l’encontre des non-combattants ». A ce titre, la guerre juste doit avoir pour objectif la restauration de la paix. Or, l’article du New York Times nous apprend que le Président Obama s’accommode bien de cette usage de la force. Si la doctrine de la guerre juste accepte l’idée de guerre, celle-ci doit être considérée comme un moindre mal, devant être utilisée en ultime recours. Le paradigme de la guerre laisse penser que la force est la règle plutôt que l’exception. Certains accusent le Président américain de ne pas chercher à capturer les terroristes comme le réclame les procédures de maintien de l’ordre. Cet argument est réfuté par ses conseillers et les membres de son administration.

En outre, la restauration de la paix est perturbée par la nature même de la « guerre contre le terrorisme » qui ne semble pas avoir de limites spatiales et temporelles, rendant obsolète la distinction entre guerre et paix. Le fait que ces frappes de drones aient lieu dans des pays avec lesquels les États-Unis ne sont pas en guerre, l’atteste.

Enfin, on peut s’interroger sur l’efficacité de cette méthode qui contribue plutôt à fragiliser la paix. Ainsi, au Yémen, les dégâts provoqués par ces frappes de drones attisent la colère de la rue poussant certains dans les bras d’Al Qaida.

La question des dégâts est d’ailleurs fondamentale dans la doctrine de la guerre juste. A l’origine, Saint Augustin ou Saint Thomas d’Aquin recommandaient de conduire la guerre avec une intention droite, c’est-à-dire avec justice, charité, amour du prochain, sans haine ni soif de vengeance. C’est sur cette base qu’a pu se construire dans la pratique une norme d’immunité des non-combattants. Ainsi, tous les moyens doivent être entrepris pour éviter que des civils innocents soient affectés par ces opérations. A priori, l’usage de drone est justifié par cette condition. Il s’agit d’une technique plus discriminée que l’envoi de troupe au sol, par exemple. La possibilité de surveiller la cible pendant longtemps afin d’affiner son identification et de définir le moment dans la journée où les civils seraient le moins affectés par une frappe, va dans la sens de la modération. Or, ces frappes produisent des dommages collatéraux. L’absence de transparence ne permet pas de traiter de leur légalité et de la question des responsabilités.

Or le lien le plus marquant entre le Président Obama et la doctrine de la guerre juste est justement que, en tant que commandant en chef, il est l’autorité légitime devant personnellement assumer la responsabilité morale de ces assassinats ciblés. Ainsi, le New York Times nous apprend que Barack Obama est à l’origine de plusieurs mesures visant à restreindre les probabilités de dommages civils, telles que la réduction de la taille des munitions ou la prise de décision personnelle lorsque la CIA n’a pas la quasi certitude que la frappe produira zéro mort civil.

Cependant, la transparence, en publiant par exemple le mémo justifiant les frappes contre Anwar Al Aulaqi, est souhaitable afin de mettre fin aux fantasmes alimentées par les rares informations disponibles en la matière. Ainsi, le New York Times révèle une méthode controversée de décompte des dommages collatéraux: tous les hommes en âge d’être militaire situés à l’intérieur d’une zone de frappe, sont considérés comme des combattants, jusqu’à preuve du contraire. Les individus à l’intérieur d’une zone d’activité terroriste ou à proximité « d’agents gradés » d’Al Qaida ne sont pas considérés comme innocents.

Une telle méthode, mettant en danger les populations civiles, ne rentre assurément pas dans les canons de la guerre juste.

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