Drone theory.

Les ouvrages philosophiques sur l’usage des drones dans la lutte contre le terrorisme en langue française sont suffisamment rares pour être mentionnés. Chercheur en philosophie au CNRS, Grégoire Chamayou vient de publier une théorie du drone aux éditions La fabrique.

L’auteur soumet le drone à une investigation philosophique. S’inspirant de Simone Weil, il étudie les moyens plutôt que les fins de la violence. Il souhaite « démontrer le mécanisme de la violence ». Il s’agit « moins de saisir le fonctionnement du moyen pour lui-même que de repérer, à partir de ses caractéristiques propres, quelles vont en être les implications en retour pour l’action dont il est le moyen ».

Au fond, le leitmotiv de Chamayou est l’absence de réciprocité qu’implique la guerre des drones résumé par cette phrase de Deptula, penseur de la puissance aérienne, cité en introduction: « le véritable avantage des systèmes d’aéronefs sans pilote, c’est de permettre de projeter du pouvoir sans projeter de vulnérabilité ». Dès lors, la guerre n’est plus ce duel théorisé par Clausewitz mais un acte unilatéral car « on y meurt encore, mais d’un côté seulement ».

De l’autre, on procède à une « chasse à l’homme » des temps modernes. Celle-ci consiste à surveiller de façon permanente la cible visée. Les capteurs du drone permettent de saisir en temps réel, 24 heures sur 24, la vie de l’individu traqué. L’ensemble des données recueillies permettront de dresser des « schémas de mode de vie » participant à l’identification de la personne comme terroriste. Ce travail de recherche précède l’usage de la force létale.

A cet égard, Chamayou conteste la précision des véhicules aériens inhabités de combat vantée par ses partisans qu’il analyse comme un discours de légitimation. La comparaison avec les bombardements aériens de la Seconde Guerre Mondiale ne tiendrait pas car on opère une confusion entre la forme et la fonction de l’arme. Le drone et le bombardier sont tous les deux des aéronefs; mais l’un est utilisé à des fins d’assassinat ciblé, l’autre est employé dans le but de pratiquer des bombardements de zone. En opérant dans des zones de paix, contre des individus incapables de se défendre, et même, dans l’ignorance d’être l’objet d’une attaque, le drone supprime la raison même de l’existence d’un principe de distinction poussant les Parties à la précision: le combat. L’éthique du drone relève alors d’une nécroéthique, consistant, non pas à définir le « bien vivre » et le « bien mourir », mais le « bien tuer ».

Plus généralement, l’auteur interroge ce mouvement « humanitaire », qui a précédé les drones mais qui a pris une autre dimension avec leur avènement: la volonté de protéger ses combattants au point de les immuniser des combats à l’instar de l’opération Force alliée au Kosovo de 1999. Pour l’auteur, cette volonté aurait pris le pas sur la prescription juridique d’épargner les populations des effets des hostilités. Avec les drones, elle serait contrebalancée par leur prétention humanitaire à mieux discriminer entre combattants et non-combattants du fait de leur précision.

Cette « unilatéralisation » de la « guerre » a des conséquences juridiques radicales. Si le drone supprime la possibilité du combat, alors le jus in bello est ineffectif. La seule façon de justifier l’attaque serait de mobiliser une cause juste sur le plan du jus ad bellum: le « terroriste » peut être visé car il défend une cause injuste, là où la Nation « dronisée » défend une cause juste. Chamayou constate une correspondance entre « la verticalisation de la violence armée » et « l’hostilisation politico-juridique de l’ennemi ».

Par ailleurs, les drones mettent fin au débat séculaire en philosophie politique entre souveraineté protectrice et souveraineté guerrière. L’État moderne est le résultat d’un contrat entre les citoyens qui lui délègue le monopole de la violence légitime afin de leur assurer leur sécurité. Autrement dit, l’État doit rendre effectif le droit à la vie de ses citoyens, désormais incontournable dans les conventions portant sur la protection des droits de l’Homme. Cependant, ce droit rentrait en contradiction avec la nécessité existentielle  de l’État d’envoyer ses citoyens au combat, donc à la mort, en cas de guerre. Ce paradoxe atteindrait son paroxysme dans les États démocratiques modernes supposés attachés une haute valeur à la vie. Les drones permettent de résoudre ce qui apparaissait jusqu’alors comme une aporie: « concilier la restriction libérale-sécuritaire des finalités de la souveraineté étatique avec le maintien de ses prérogatives guerrières ».

Pire (ou mieux, selon le point de vue), en abaissant à la fois les coûts politiques (en évitant les pertes humaines nationales), économiques (le drone est moins chère qu’un bombardier ou un avion de chasse) et réputationnels (grâce à la précision de l’armement), les drones altèrent le seuil de la prise de décision guerrière. Nul besoin de demander l’autorisation du Parlement à l’instar de la participation américaine à l’intervention en Libye.

En définitive, cet ouvrage stimulant souffre quelque peu de sa méthodologie. S’intéresser aux seuls moyens conduit forcément à se pencher sur les seuls détenteurs de cet arme, à savoir, pour l’essentiel, les États-Unis (et, dans une moindre mesure, Israël). A cet égard, on peut retourner contre l’auteur l’unilatéralisme de sa démarche, qu’il assume pleinement, indiquant, en introduction, vouloir « fournir aux opposants aux drones des outils discursifs ». S’il fait le parallèle entre les assassinats ciblés et les attentats-suicides, il ne les intègre pour autant pas dans la dialectique que serait la « guerre contre le terrorisme », les premiers répondant aux seconds et vice versa. En outre, faire peser sur les seuls drones la fin de l’égalité entre les belligérants semble quelque peu excessif. C’est passer sous silence au moins deux siècles de guerre asymétrique dans laquelle, par définition, le groupe armé cherche à ne pas « jouer les mêmes règles du jeu » que l’État. Enfin, nier tout apport en terme de précision  ne nous semble  pas complètement juste. Même si elle ne constitue pas une panacée, la contribution des drones aux capacités d’information, de surveillance et de renseignement a permis d’améliorer l’examen de la cible, ce qui a pu conduire à annuler des frappes, jugées importantes par les autorités militaires et politiques. A cela s’ajoute, le gain en précision des munitions guidées qui équipent les drones américains, certainement moins indiscriminées que les missiles de croisière employées il y a plus d’une décennie contre Al-Qaïda.

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