Éthique de la distance.

L’être humain aurait une aversion naturelle pour le meurtre. Au cours de  la Seconde Guerre Mondiale, seules 15 à 20% des troupes au sol américaines ont tiré sur l’ennemi. Lors de la bataille de Wiessembourg de 1870, la défense française a tiré 48000 coups pour toucher 404 Allemands, avec un ratio d’un touché pour 119 coups tirés. Très souvent, les soldats ont tiré en l’air. Il leur arrivait de fuir. La plupart du temps, l’affrontement ne conduisait pas à la violence. La posture suffisait, aboutissant à la débandade de l’adversaire.

Résistance au meurtre et distance physique.

Pourquoi est-il difficile de tuer?

  • Meurtre, distance et dommages psychologiques.

Une étude sur la Seconde Guerre Mondiale a établi que 98% des soldats ayant survécu ont développé des troubles psychiatriques. Les 2% restants auraient une prédisposition aux « personnalités psychopatiques agressives ». Tuer coûte cher psychologiquement, et ce, d’autant plus que jamais les capacités physiques et psychologiques au combat n’ont été autant mises à l’épreuve qu’au cours des guerres du XXème siècle. Même les longs sièges des siècles précédents connaissaient des périodes de répit.

A l’inverse, d’autres corps d’armées ont peu souffert de la guerre. Les marins, les aviateurs, le personnel s’occupant de l’artillerie ou encore les patrouilles de reconnaissance chargées de surveiller les lignes ennemies ont subi peu de dommages psychologiques durant la Seconde Guerre Mondiale. Même les populations qui ont connu les bombardements de terreur n’ont pas connu de problème psychologique à grande échelle, en tout cas, pas plus qu’en temps de paix. Une étude de la Rand de 1949 démontrent même que ces bombardements n’ont fait qu’endurcir les cœurs et augmenter la capacité à tuer de ceux qui l’ont subi. Plus généralement, les conclusions de l’US Strategic Bombing Survey montrent que le « bombardement du moral » de la population n’a pas atteint son objectif: provoquer un effondrement de la société sensé conduire au renversement du pouvoir politique et donc à la fin de la guerre. Lassées, les populations ont fini par s’habituer à ces terribles conditions de vie; elles étaient plus préoccupées par leur propre survie qu’à demander la fin des hostilités à leur gouvernement. S’ajoute à cela le contexte des États totalitaires rendant cette demande impossible.

Au bout du compte, ce sont les combattants de l’infanterie qui ont subi le plus de dommages psychologiques. En effet, à courte portée, la résistance humaine au meurtre est à son maximum. Le soldat voit sa victime mourir. Il n’a pas d’autres choix que d’endosser la « culpabilité » du « meurtre ». Plus les deux s’éloignent, moins l’expérience est traumatique, et plus le recours à la violence est aisée. Tuer de ses propres mains est plus difficile que de recourir à la baïonnette, qui est plus difficile que de tirer avec une arme à feu, qui est plus difficile que de recourir à l’artillerie… Au bout de la chaîne, se trouve la troisième dimension. Il n’est pas étonnant de constater que ceux ayant le moins subi de dommages psychologiques sont aussi ceux qui ont infligé le plus de dommages physiques. Londres, Dresde, Hambourg, Tokyo, sans oublier les bombardements atomiques d’Hiroshima et Nagaski ont provoqué des centaines de milliers de morts, le tout avec une efficacité redoutable.

La distance rend plus aisée l’usage de la violence. Si nous nous intéressons avant tout à la distance physique, il faut aussi évoquer la distance culturelle (la « barbarisation » de l’ennemi) ou morale (la « criminalisation » de l’ennemi).

La problématique de la portée des armes n’est pas nouvelle. En 1139, le second concile du Latran interdisait l’usage des armes de jet entre chrétiens. Elles étaient jugées contraires à l’éthique de la guerre chevaleresque conçue comme un duel mettant en valeur l’honneur, le courage et la loyauté. Au contraire, l’arbalète et l’arc étaient considérées comme perfides en raison de leur caractère anonyme et de leur longue portée. Qui plus est, elles étaient généralement maniées par des mercenaires, c’est-à-dire des combattants irréguliers.

  • La problématique particulière des drones.

Un parallèle peut être fait avec l’emploi des drones armés par les Américains dans la lutte contre le terrorisme. Ces engins n’ont pas de visage : ils sont anonymes. Ils sont pilotés par des opérateurs qui ne sont pas des combattants stricto sensu. En effet, les agents de la CIA sont des civils participant directement aux hostilités, agissant, non pas dans une zone de guerre clairement établie, mais dans le cadre d’opérations clandestines.

Mais c’est surtout l’argument de la distance physique qui est actuellement opposé aux drones. L’ancien rapporteur des Nations Unies aux exécutions extra judiciaires parlaient de « mentalité playstation ». Contrairement au pilotes d’avion de chasse qui est encore sur le champ de bataille, l’opérateur de drone peut être localisé à des milliers de kilomètres des hostilités. Il y aurait alors une désensibilisation à l’usage de la violence qui serait alors aussi aussi facile que d’appuyer sur le bouton d’un joystick face à un ennemi déshumanisé, réduit à un tas de pixels sur l’écran.

Pourtant, la situation semble plus complexe. Tout d’abord, sans même évoquer les bombardements de terreur de la Seconde Guerre Mondiale, le véhicule aérien inhabité de combat est à l’heure actuel un des moyens de combat les plus précis, posant moins de risques en termes de dommages collatéraux que le missile de croisière ou le bombardier. En outre, cette image vidéoludique ne doit pas faire oublier les procédures très strictes à l’œuvre dans le cadre du ciblage: identification de l’objectif, respect des règles d’engagement et du droit international humanitaire, estimation des dommages collatéraux, recherche de moyens d’atténuation de ces dommages civils, « weaponeering »… Par ailleurs, la comparaison psychologique  entre les pilotes d’avion et les opérateurs de drone ne tient pas. Le premier ne voit pas sa cible, contrairement au second. La distance physique n’implique pas la distance perceptive. Il a même pu l’observer pendant des jours et des jours afin de recueillir des renseignements permettant d’établir les « schémas de vie » de l’individu ciblé, indispensables pour établir ses liens avec le terrorisme et définir le moment de la frappe où il ne sera pas entouré par des non-combattants.  Cette proximité avec la cible fait qu’après l’attaque, l’opérateur a l’impression d’avoir tué son voisin.

Pourtant, il n’est pas établi que les opérateurs de drones souffrent en masse de syndrome de stress post-traumatique. Ils sont plus en proie à un « conflit existentiel » lié à la culpabilité d’avoir tué. Ce conflit se nourrit de l’absence de distinction entre le temps de paix et le temps de guerre. Le jour, l’opérateur « chasse » et tue des terroristes. Le soir, il rentre à son domicile et retrouve sa famille. Là où le pilote d’avion rentre d’une mission avec les membres de son équipe, l’opérateur doit, en quelque sorte, « assumer » seul; il est alors difficile de « faire la part des choses ».

Néanmoins, ce poids de la culpabilité a été suffisamment pris au sérieux pour que des pistes soient actuellement à l’étude dans le but de l’atténuer. Ainsi, il est prévu de rejeter cette culpabilité sur le drone même. Cette possibilité doit être appréciée dans le cadre de l’autonomisation des robots. Plus ceux-ci se rapprocheront de la prise de décision d’emploi de la force létale, plus ils seront responsables. De plus, l’anthropomorphisation des machines pourraient aider l’opérateur à se décharger de sa responsabilité sur un robot qu’il considérerait alors presque comme un semblable.

En somme, il s’agit de réaliser un compromis impossible, ou en tout cas difficile, entre préservation de la santé mentale de l’opérateur, autonomisation des robots et prévention des dommages civils.

BIBLIOGRAPHIE:

Dave GROSSMAN, On killing. The psychological cost of learing to kill in war and society, New York, Little, Brown & Co., 1995.

Gégoire CHAMAYOU, Théorie du drone, Paris, La Fabrique, 2013.

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