Frappes de drones et dommages civils: le point de vue pakistanais?

Le Bureau of investigative journalism (BIJ) vient récemment d’ajouter sa pierre à l’édifice des fuites et autres rapports classés qui alimentent en informations et en spéculations la guerre (finalement pas si) « secrète » des États-Unis contre le terrorisme. Après le livre blanc du Département américain de la justice portant sur les frappes létales contre des dirigeants opérationnels d’Al-Qaïda citoyen américain en-dehors des zones d’hostilité active ou encore les rapports classés de la CIA sur les résultats des frappes de drones au Pakistan entre septembre 2010 et octobre 2011, l’organisation basée à Londres vient de publier un « document secret » du gouvernement pakistanais intitulé « Détails des attaques des Forces de l’OTAN et des Predators dans le FATA » (les zones tribales pakistanais administrées fédéralement).

Avant de livrer les résultats de ce rapport, il convient de rappeler qu’il n’existe toujours pas de chiffres officiels des frappes de drones américaines. En dépit d’efforts de transparence non négligeables de l’administration américaine sur le choix des objectifs, la base légale ou les mesures de prévention des dommages civils, il n’y a rien d’officiel sur les résultats de ces frappes. Plusieurs organisations ont dressé leur propre bilan: le BIJ susmentionné, la New American Foundation (NAF) et le Long War Journal (LWJ). Or, ces trois organisations n’ont pas les mêmes résultats. Par exemple, s’agissant des frappes de drones au Pakistan, le BIJ en recense 372 depuis 2004, la NAF 359, et le LWJ 342. Concernant les dommages, le BIJ estime de 2566 à 3570 le nombre de militants tués et de 411 à 890 le nombre de civils tués. Pour la NAF, ces chiffres sont respectivement de 1585/2733 et 258/307. Le LWJ donne des estimations plus précises: 2526 dirigeants et opérateurs éliminés plus 153 civils tués.

Si on se réfère aux rapports classés de la CIA révélés par NBC, on dénombre 600 personnes tués dans la période située entre le 3 septembre 2010 et le 30 octobre 2011. Parmi celles-ci, il n’y aurait eu qu’une seule victime civile!

Le document pakistanais vient apporter sa contribution singulière. En effet, il serait basé sur des ressources collectés par des agents sur le terrain, ce qui contribuerait à sa fiabilité. Selon ce document, il y aurait eu 746 personnes tuées au cours de 75 frappes de drones au Pakistan entre le 13 janvier 2006 et le 24 octobre 2009. Parmi elles, on dénombrerait 147 civils, dont 94 enfants.

Le document rapporte des morts civils sur certaines frappes, là où, à l’époque, les médias n’en mentionnaient aucune. D’autres chiffres viennent contredire les déclarations d’autorités politiques pakistanaises. Le BIJ s’attarde notamment sur l’attaque d’une école religieuse à Bajaur en octobre 2006 qui aurait fait 81 morts civils là où Pervez Musharraf déclarait en 2012 qu’il n’y avait que des militants.

Toutefois, il convient d’être prudent sur la réalité de ces chiffres. Tout d’abord, le document porte sur les « attaques des forces de l’OTAN et des Predators dans le FATA ». Or, à notre connaissance, il existe deux programmes de drones: celui du Pentagone, et celui de la CIA. A priori, il n’y a pas de programme porté par l’OTAN. On peut également émettre des doutes sur le fait que les États membres de cette organisation (notamment les États européens) aient donné un consentement unanime et inconditionné à des attaques à l’intérieur d’un pays avec lequel ils ne sont pas en guerre.

Par ailleurs, le document comporte un certain nombre d’omissions. Ainsi, le document ne comporte pas de noms, que ce soit pour les combattants ou les civils tués. Cela peut se comprendre même si le BIJ précise que ce document n’a jamais été destiné à être publié. De plus, cette absence d’information touche les attaques contre des commandants ayant une notoriété publique internationale. Surtout, la mention des dommages civils disparait quasiment pour l’année 2009, soit le moment où Obama est entré en fonction! Or, selon le BIJ, des dommages civils ont résulté d’au moins 17 des 53 attaques qui ont eu lieu cette année au Pakistan.

C’est donc avec prudence qu’il convient de manier ces chiffres. Ils rendent encore plus urgents la nécessité pour l’administration américaine de faire la transparence sur ses frappes de drones, comme le reconnaissait récemment l’auteur d’une étude pour le compte de l’armée américaine.

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