Du marteau au couteau : genèse des frappes de drones américaines contre le terrorisme.

Moins de neuf mois avant les attentats du 11 septembre et le début de la « guerre contre le terrorisme », un drone Predator tirait, pour la première fois, un missile Hellfire contre un char. Il s’agissait d’un test opérationnel réalisé par les Américains dans le désert du Nevada. Il fût couronné de succès. Quelques mois plus tard, en octobre 2001, leurs drones opéraient leurs premières missions armées en Afghanistan. Le 3 novembre 2002, un Predator abattait une jeep Land Cruiser dans laquelle se trouvait Qaed Salim Sinan al-Harethi, un agent d’Al-Qaïda impliqué dans l’attentat contre le destroyer U.S.S. Cole qui avait coûté la vie à dix-sept marins américains dans le port d’Aden, au Yémen. Ce fût le début des attaques en-dehors des zones d’hostilité active.

Un drone Predator.

  • Le détonateur terroriste.

Pourtant, une telle opération n’était pas forcément évidente à l’époque, notamment pour les agents de la CIA. En 1976, suite aux révélations de la Commission Church, l’administration Ford adoptait l’Executive Order 12333. Celui-ci interdit l’assassinat de dirigeants étrangers dont l’activité politique est jugée contraire à la sécurité des États-Unis et à ses objectifs de politique étrangère en temps de paix. Cette législation avait influencé toute une génération d’agents. Les assassinats politiques appartenaient dorénavant à un passé révolu pour l’Agence américaine de renseignement.

Cependant, cette prohibition commençait à être reconsidérée dans les années 90 avec la menace grandissante d’Al-Qaïda. En effet, le 7 août 1998, un attentat à la voiture piégée près de l’ambassade Américaine de Nairobi tuait 213 personnes, dont douze Américains, et en blessait 4000 autres. Neuf minutes plus tard, une deuxième explosion retentissait près de l’ambassade américaine à Dar es Salam, en Tanzanie, faisant onze morts et 85 blessés.

Les États-Unis allaient réagir en lançant l’opération Infinite Reach.  Treize missiles Tomahawk étaient tirés depuis deux navires de guerre américains en mer Rouge sur l’usine pharmaceutique d’El-Shifa au Soudan. Le bâtiment était soupçonné de fabriquer des armes chimiques pour Al-Qaïda.

Débris de l’usine d’El Shifa.

Au même moment, deux vagues de missiles de croisière tiré depuis quatre bâtiments de la Navy près des côtes du Pakistan, frappaient six sites du camp d’entrainement de Zawar Kili, à Khost, en Afghanistan. L’endroit était sensé accueillir des militants d’Al-Qaïda, dont des chefs comme Oussama Ben Laden.

Village utilisé par Al-Qaïda à Zawar Kili.

Ces tirs ont été justifiés sur le fondement de la légitime défense en accord avec l’article 51 de la Charte des Nations Unies. Quatre raisons ont été avancées par le Président Clinton: le rôle joué par Al-Qaïda dans les attentats de Nairobi et de Dar es Salam, ses attaques antérieures contres les États-Unis, la menace imminente d’attentats et sa volonté d’acquérir des armes de destruction massive. Il convient de préciser que la légitime défense n’a pas été invoquée directement contre Al-Qaïda mais contre l’Afghanistan et le Soudan, accusés d’abriter et de soutenir des activités terroristes et de n’avoir rien fait pour y mettre un terme. En effet, en vertu de la résolution 1189 du Conseil de Sécurité, « chaque État Membre a le devoir de s’abstenir d’organiser, d’encourager ou d’aider des actes de terrorisme dans un autre État, d’y participer ou de tolérer des activités organisées sur son territoire en vue de la perpétration de tels actes ».

  • En quête de précision.

Ces attaques furent des succès opérationnels mais des échecs politiques. En effet, on apprit plus tard que l’usine El Shifa n’avait pas de lien avec Ben Laden et qu’elle ne produisait pas d’armes de destruction massive. A Khost, 20 à 60 militants furent tués mais Ben Laden et les dirigeants d’Al-Qaïda survécurent.

En décembre 1998, de nouveaux renseignements localisaient Ben Laden près de Kandahar. Mais cette fois, l’administration américaine renonçait à une frappe de missile de croisière en raison de risque de dommages civils importants.

Les attaques américaines avaient donc échoué pour deux raisons. En premier lieu, l’identification des objectifs avait été défectueuse. Si, dans un premier temps, elle avait pu être positive, les frappes étaient intervenues trop tard, l’objectif initialement visé ayant quitté les lieux entre le moment de sa localisation et l’attaque (certains estiment d’ailleurs que Ben Laden aurait été averti à l’avance par les Services de renseignement pakistanais).  Ce délai était notamment lié au temps de programmation d’un missile de croisière, entre quatre et six heures au minimum. En second lieu, ce dernier proposait une capacité de discrimination insuffisante pour pouvoir frapper à proximité d’un lieu peuplé, où on pouvait s’attendre à localiser les terroristes.

Par conséquent, leur traque nécessitait un engin capable de les surveiller en permanence afin de recueillir un maximum de renseignements et, si possible, capable d’opérer une frappe dans l’instant.

En 2000, le Predator commençait ses premières missions de surveillance et de reconnaissance en Afghanistan, sous l’impulsion d’anciens agents de la CIA. A l’époque, face au manque d’options dans la lutte contre le terrorisme, plusieurs idées, qui prêteraient aujourd’hui à sourire, avaient été avancées.  Par exemple, des entreprises dans le domaine de la défense avaient proposé de construire des dirigeables pour prendre des clichés du territoire afghan à plus de 9000 mètres d’altitude. Toutefois, l’idée a été rejetée, considérée comme trop risquée diplomatiquement. Les vents venant des montagnes de l’Hindu Kush étaient susceptibles de pousser les dirigeables vers la Chine, éventuellement au-dessus d’un réacteur nucléaire !

Le Predator n’en était pas à son premier vol. L’appareil avait servi dans les Balkans dans les années 90, apportant de précieux renseignements dans le cadre de l’identification positive d’objectifs militaires.

Cependant, c’est sur le territoire même des États-Unis que le Predator allait changer de nature passant du chasseur au tueur. Plus précisément, c’est sur la base de l’Air Force d’Indian Spring, dans le désert du Nevada, qu’un groupe de pilotes testaient les capacités létales de l’appareil en le dotant de missiles HellFire.

Creech Air Force Base, Indian Springs.

Il ne restait plus qu’à surmonter l’aversion au risque de la CIA. A ce titre, il convient de noter qu’au début des années 2000, les États-Unis dénonçaient les assassinats ciblés pratiqués par Israël dans le sillage de la seconde Intifada, les qualifiant d’ « exécutions extrajudiciaires » ! Cependant, les attentats du 11 septembre changèrent la donne. La « guerre globale contre le terrorisme » devait permettre de le frapper  partout où il se trouve.

Autonome, précis, omniscient, discret et anonyme, le véhicule aérien inhabité de combat allait devenir l’instrument idéal de cette « nouvelle guerre ».

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