Sur l’effectivité des frappes de drones

Les opposants à l’utilisation des drones dans la lutte contre le terrorisme pointent souvent le fait que ceux-ci sont contre-productifs. Loin de mettre à mal le terrorisme, ils le nourriraient notamment en raison des victimes civiles qu’ils produisent qui constitueraient autant de raisons de rejoindre les rangs d’Al-Qaïda. A l’inverse, les partisans de cet instrument estiment qu’il fait mal à l’ennemi. Au-delà des pertes humaines, il sème la peur et la paranoïa au sein des groupes armés obligeant leurs membres à vivre clandestinement, ce qui freine leur efficacité opérationnelle.

James Igoe Walsh, Professeur de science politique à l’Université de Charlotte en Caroline du Nord s’est penché récemment sur la question de l’effectivité des drones dans le cadre de la contre-insurrection et de la lutte contre le terrorisme. Les résultats de son étude sont pour le moins surprenants, renvoyant dos à dos pro et anti-drones.

  • Sur la précision

Tout d’abord, le véhicule aérien inhabité de combat est un instrument de précision. Selon l’auteur, il relève de la violence sélective. Une étude comparative a démontré qu’il a le meilleur ratio de combattants éliminés pour un civil tué. Si on se base sur les chiffes du Long War Journal, on aurait un ratio de 14 combattants morts pour un civil décédé. Si on compare avec d’autres opérations militaires comme celles des forces pakistanaises dans les zones tribales ou des forces de défense israélienne dans la bande de Gaza entre 2000 et 2008, ces derniers présentent des ratios plus bas que ceux estimés pour les drones. Pour Walsh, c’est plus l’affiliation organisationnelle des militants tués qui pose problème. Autrement dit, si le drone parvient à distinguer entre combattants et non-combattants, il a du mal à discriminer selon l’appartenance du militant à telle ou telle organisation. L’emploi du renseignement humain au sol n’est pas forcément une aide, celui-ci pouvant avoir des raisons personnelles de viser tel ou tel groupe. Or, la précision est fondamentale dans ce type d’opération afin de viser les objectifs qui constituent une menace imminente. S’en prendre à un groupe qui ne serait pas immédiatement hostile est justement susceptible de le faire rallier à des organisations plus radicales.

Les caméras situées au nez du drone contribuent à sa précision.

  • L’absence de lien entre victimes civiles des drones et activité terroriste

En outre, Walsh constate que les données disponibles actuellement ne permettent pas de conclure que les victimes civiles des drones alimentent le terrorisme. Les premières ne conduisent pas à plus de violences du second. Par exemple, ces dernières atteignent un pic en 2010 et 2011 en Afghanistan. Pourtant, sur la même période le nombre de victimes civiles déclinent.

Morts civils et attaques terroristes en Afghanistan

Le même constat peut être dressé pour le Pakistan.

Morts civils et attaques terroristes au Pakistan

Morts civils et attaques terroristes au Pakistan

En fait, c’est le nombre de militants tués qui semblent produire plus d’attaques terroristes, en tout cas en Afghanistan.

Militants tués et attaques terroristes en Afghanistan

Morts civils et attaques terroristes en Afghanistan

Au Pakistan, le pic dans les attaques terroristes avant 2010 est suivi par une augmentation des militants tués par les drones. Puis, les premières se stabilisent et diminuent alors que les seconds connaissent des pics, ce qui suggère que l’utilisation des drones peut conduire à une baisse de l’activité terroriste.

Militants tués et attaques terroristes au Pakistan

Walsh est bien conscient du caractère quelque peu relatif des résultats obtenus. En premier lieu, la masse des données utilisée ne permet pas de retranscrire les subtiles variations entre elles. En second lieu, il pourrait y avoir un décalage entre les attaques de drones et leurs effets. Ainsi, les victimes civiles des drones pourraient pousser les sympathisants à transférer plus de ressources aux organisations terroristes. Mais cela pourrait prendre du temps, ce qui n’apparait pas sur les graphiques. Enfin, d’autres facteurs non pris en compte par cette étude pourraient être à l’origine des effets observés. Par exemple, la baisse des attaques terroristes en Afghanistan et fin 2011 pourrait être due, non pas aux frappes de drones, mais aux activités de contre-insurrection après le « surge » de 2009.

  • Frappes de drones et attaques terroristes

Par ailleurs, il y aurait une corrélation positive entre les frappes de drones et la violence insurgée mesurée en termes de nombre d’attaques, de morts résultant de celles-ci, d’attaques à l’engin explosif improvisé, et d’attentats-suicides.  Plus il y a d’attaques terroristes, plus le nombre de frappes de drones augmentent en réaction. On peut supposer que les attentats révèlent des informations poussant ou permettant aux Américains d’engager des cibles. De plus, l’escalade dans la violence insurgée peut motiver les États-Unis à renforcer le rythme des frappes afin de mettre un terme au cycle de la violence

Par contre, selon une étude citée par Walsh, il n’existerait pas de relation cohérente entre frappes de drones et violence terroriste. Par exemple, elles semblent réduire la capacité du réseau Haqqani, basé au nord Wazirisan, de répondre par la violence dans la semaine qui suit la frappe. Toutefois, on constate que le groupe entreprend considérablement plus d’attaques dans la deuxième semaine. Le Tehrik-e-Taliban, basé au sud Waziristan, obéit à un autre schéma.

Si l’on tient compte du critère de la fragmentation des groupes armés, les frappes de drones sont peu susceptibles de générer des effets contre les insurrections vastes unies comme les opérations talibanes en Afghanistan. Pour autant, elles tendent à renforcer la coopération entre les groupes fragmentées, contribuant à augmenter la violence. Cela serait cohérent avec l’argument mentionné précédemment selon lequel l’élimination de militants conduit à plus d’attaques terroristes.

Enfin, les frappes de drones ne sont pas effectives pour réduire la capacité de propagande d’Al-Qaïda. Sur ce point, l’organisation est résiliente à ce type de menace. L’élimination d’un certain nombre de cadres n’a pas entravé sa capacité à entreprendre des opérations d’information. La mort de non-combattants peut constituer un coût politique pour les États-Unis et un bénéfice pour la propagande d’Al- Qaïda.

En définitive, il est difficile de se prononcer sur la façon dont les frappes de drones influencent les organisations terroristes. Il n’y a pas vraiment de consensus en la matière. Si le drone peut constituer un outil précis et efficace dans le cadre de la lutte contre le terrorisme, il ne peut se substituer à lui seul aux opérations traditionnelles dans le cadre de la contre insurrection. Celles-ci consistent en des actions politiques visant à « conquérir » la population en la protégeant et en renforçant sa loyauté envers les autorités légitimes.

2 réflexions sur “Sur l’effectivité des frappes de drones

  1. La méthodologie de l’étude me semble assez simpliste, en ce qu’elle ne s’intéresse qu’à des effets immédiats. Mais si on prend l’exemple des victimes civiles, le type dont la famille est tuée dans une attaque peut très bien s’engager dans des activités terroristes plusieurs mois ou plusieurs années après ! De même pour les effets des attaques : à court terme, on conçoit qu’une attaque réussie désorganise un réseau; mais à long terme, le fait d’avoir été attaqué par les américains peut constituer un facteur de prestige qui permettra d’attirer de nouveaux membres …

    Maintenant, je conviens bien volontiers qu’adopter une approche plus subtile pose de réels problèmes méthodologiques, et qu’on manque de recul pour les effets à long terme. L’étude a au moins le mérite … d’exister !

    • Cher Monsieur,

      Je vous remercie pour votre commentaire pertinent qui souligne la difficulté à évaluer précisément l’effectivité des frappes de drones. A la décharge de Walsh, il s’agit moins d’une étude à part entière que d’une synthèse des études existantes sur le sujet. Ses « résultats » se veulent donc le plus consensuel possible. Mon article est lui-même un résumé qui n’aborde pas certains points évoqués par Walsh (comme par exemple la résilience des groupes armés aux frappes de « décapitation » selon leur affiliation politique ou religieuse). Il me semble que, pour être lisible, ce type de modélisation ne doit prendre en compte qu’un nombre minimal de facteur. Il est, dès lors, normal qu’il souffre d’insuffisances.

      Bien cordialement,

      Dommages civils

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