Assassinats ciblés: retour sur la pratique israélienne. Seconde partie.

Dans une première partie, nous nous sommes penchés sur les aspects éthique et juridique de la pratique israélienne des assassinats ciblés au cours des années 2000. Ce billet tente de dresser un bilan militaire et humanitaire.

Quel bilan ?

Pour certains chercheurs, les assassinats ciblés, par leur impact sur la capacité des organisations terroristes à préparer des attentats, ont diminué ceux-ci[1]. Ces derniers ont baissé de plus d’un tiers de 2003 à 2006 et le nombre des attaques réussies a chuté de plus de 40%[2].

Toutefois, d’autres études démontrent l’échec de la stratégie de décapitation du leadership militaire. De 2001 à 2003, on assiste à une augmentation du nombre d’attentats-suicides, passant de 54 à 209, et ce en dépit d’une pratique constante d’assassinats ciblés. Certes, il faut préciser que si le nombre d’ensemble augmente, celui des attentats réussis diminue, la grande majorité restant à l’état de tentative.

Descriptif statistique des assassinats ciblés israéliens de septembre 2000 à avril 2004

Par ailleurs, il y a une baisse très nette de la réussite des attaques-suicides. Si le ratio du nombre d’Israéliens tués par attentat est de 3,9 en 2001 et passe à 5,4 en 2002, il tombe à 0,98 en 2003, 0,33 en 2004 et 0,11 en 2005. Or, il n’existerait aucune relation causale entre cette chute et la pratique des assassinats ciblés. Selon Avi Kober, le crédit serait plutôt à mettre sur le compte de l’opération terrestre « Bouclier Défensif » qui a permis l’attrition continue des organisations terroristes,  et la construction d’une barrière de sécurité conduisant à la mise en place de troupes de surveillance le long d’une zone tampon appuyées par un dispositif aérien[3].

Les attentats-suicides palestiniens de 2001 à 2004

Les assassinats ciblés se seraient révélés inefficaces pour déstabiliser des organisations motivées, décentralisées et compartimentées[4]. Au contraire, ils n’auraient fait qu’alimenter la violence en servant de motifs aux « suicide bombers »[5]. Mis en confiance par la virtuosité de ses actes,  le Shabak (Service général de la sûreté, responsable des assassinats ciblés) s’est lancé dans une politique d’élimination systématique, faisant primer une vision à court terme du conflit,  évacuant toute perspective de reprises des pourparlers de paix[6]. Des dirigeants « modérés » tels que Jamal Salim Demoni, défavorables à la poursuite des attentats-suicides ont été éliminés (ici, en dépit de l’avis du chef du renseignement israélien), provoquant, qui plus est, la colère de la « rue » palestinienne (150 000 personnes assistaient à ses funérailles[7]).

Cela pose la question du statut des personnes visées. Si la plupart des assassinats obéissent au choix rationnel de lutte contre le terrorisme, en réponse aux attentats-suicides, d’autres poursuivent un objectif plus large : la déstabilisation du leadership politique du Hamas afin de saper sa légitimité[8]. La prévention des attentats-suicides est encore considérée lorsqu’il s’agit d’attaquer les dirigeants qui les décident et les légitiment en amont. Mais la frontière avec l’assassinat purement politique, sans faire primer les considérations d’ordre sécuritaire, reste extrêmement poreuse. Elle est allègrement franchie lorsque Israël décide d’éliminer des dirigeants plus pragmatiques du Hamas, tels qu’Abu Shanab, partisan de la solution des deux États, tué par un tir de missile le 21 août 2003[9]. On peut ici sérieusement douter de la conformité de cette attaque avec l’objectif éthique de prévention des attentats terroristes. Elle laisse entendre qu’aucun pragmatisme politique n’est possible avec le Hamas du point de vue des dirigeants israéliens. Ceux-ci ne font pas la distinction entre les branches politiques et armées du Hamas qui reste une organisation terroriste dont l’ensemble des membres est susceptible d’être éliminer. Pourtant, ce type de « décapitation politique »  aurait été plus efficace que la « décapitation militaire ». En effet, les éliminations du cheikh Yassin ou d’Abdel-Aziz Rantisi en avril 2004 ont créé un vide dans le leadership du Hamas conduisant les deux dirigeants restants a décrété une trêve, par peur de disparaître eux aussi[10].

Pour Daniel Byman, c’est la preuve de l’efficacité des assassinats ciblés. S’opposant à Avi Kober, il estime que la baisse de la létalité des attentats terroristes est à mettre sur leur compte ; la perte définitive de recrues expérimentées et compétentes a provoqué la paralysie des organisations terroristes. Si elles disposent toujours d’une capacité à attirer de nouveaux membres, ceux-ci manquent d’expertise. Leur menace est donc moindre. A cela s’ajoute, l’effet de paralysie exercé sur ces groupes dont les membres sont obligés de vivre dans la clandestinité, changeant constamment leur localisation et réduisant leurs communications.

Au contraire, selon Samy Cohen, cette efficacité des assassinats ciblés n’est pas démontrée, ceux-ci visant le plus souvent des individus se situant dans la bande de Gaza alors que l’essentiel des kamikazes partent de Cisjordanie. De plus, cette tactique employée à de nombreuses reprises entre 2006 et 2008 n’a pas fait cesser les tirs de roquette Kassam.  Dès lors, le crédit de la baisse du nombre des attentats-suicides serait plutôt à mettre sur le compte des arrestations des activistes du Hamas, permettant le recueil de renseignements susceptibles de prévenir des « bombes à retardement » et de procéder à d’autres arrestations. Les opérations de police seraient alors supérieures aux mesures de guerre.

Précision et dommages collatéraux

Qu’en est-il de la précision des assassinats ciblés ? La pratique des assassinats ciblés est souvent présentée par ses promoteurs comme une stratégie « humanitaire » évitant les dommages civils inéluctables dans les assauts à grande échelle[11]. La minimisation des dommages collatéraux est d’ailleurs une des conditions de leur exécution. Selon les philosophes Kasher et Yadlin à l’origine de l’éthique du contre-terrorisme israélien, « l’acte ou l’activité est exercé de façon à strictement protéger la vie humaine et la dignité en minimisant tous les dommages collatéraux aux individus qui ne sont pas directement impliqué dans des actes ou des activités terroristes »[12]. Cette minimisation est permise grâce aux moyens technologiques employés permettant, a priori, l’identification positive de l’objectif (par l’emploi de drones qui opèrent une « surveillance persistante » de la cible afin de recueillir une masse de données qui doivent conduire, en principe, à identifier la personne et le bon moment pour lancer l’attaque) et la précision de la frappe (en utilisant des munitions guidées avec précision). Toutefois, en théorie, Kasher et Yadlin admettent la possibilité de dommages collatéraux élevés lorsque « les paramètres de l’avantage militaire créent la nécessité militaire d’une action immédiate »[13].

Selon l’organisation non-gouvernementale B’Tselem, les assassinats ciblés ont tué 384 palestiniens, dont 232 objectifs entre le 29 septembre 2000 et le 26 décembre 2008 [14]. Le philosophe Michael Gross estime qu’une moyenne d’un civil tué pour un objectif éliminé est « raisonnable » surtout dans le contexte dans lequel les « combattants » ne se distinguent pas des civils, et se mêlent parmi ceux-ci[15]. Il est impossible de dresser une évaluation générale ; elle se fait au cas par cas, comme le préconise la Cour, selon les informations disponibles qui déterminent l’importance de l’avantage militaire. Or, certaines attaques se sont soldées par des dommages civils étendus, posant la question de leur proportionnalité. Ainsi, l’opération contre le haut responsable du Hamas Salah Shehada, en juillet 2002, accusé d’avoir tué 200 civils israéliens au cours de 52 opérations, a causé la mort de quatorze civils, dont huit enfants, parmi lesquels sa fille de huit ans. Des carences de renseignements et l’emploi d’une bombe d’une tonne qui a soufflé les immeubles aux alentours sont la cause de cette attaque disproportionnée. Selon la commission chargée de l’examen de l’opération, une erreur de renseignement a conduit à une évaluation incorrecte de la situation[16].

En outre, ces assassinats ciblés causent un autre type de dommage collatéral à une autre catégorie d’individus : les informateurs palestiniens présents au sein de la population qui travaillent pour le compte des Israéliens. En effet, le renseignement est fondamental dans la recherche d’information préalable à l’identification d’une cible habillé comme un civil et se mêlant à la population. Par exemple le dirigeant du Fatah Hussein Habayyat a pu être éliminé après avoir été désigné par quatre informateurs[17]. Or, nombre d’informateurs sont de simples citoyens qui peuvent faire l’objet de menaces. Cela mine le tissu social palestinien en instillant la paranoïa et en provoquant un cycle de violence sur un territoire qui comprendrait entre 40000 et 120000 informateurs, soit 1 à 4% de la population totale (estimation datant de 2008) [18].


[1] Hillel FRISCH, « Motivation or capabilities ? Israeli counterterrorism against Palestinian suicide bombings and violence », Journal of strategic studies, vol. 29, octobre 2006, http://www.biu.ac.il/Besa/MSPS70.pdf

[2] Hillel FRISCH, « Motivation or capabilities ? Israeli counterterrorism against Palestinian suicide bombings and violence », op. cit., p. 4

[3] Avi KOBER, « Targeted killing during the second Intifada : the quest of effectiveness », Journal of conflict studies, vol. 27, n°1, 2007, pp. 76-93, pp. 86-87

[4] Avi KOBER, « Targeted killing during the second Intifada : the quest of effectiveness », op. cit., p. 84

[5] Mia M. BLOOM, « Palestinian suicide bombing. Public report, market share and outbidding », Political Science Quaterly, vol. 119, n°1, printemps 2004, pp. 61-88

[6] Samy COHEN, op. cit., p. 205

[7] Id., p. 204

[8] Nir GAZIT & Robert J. BRYM, « State-directed assassination in Israel : a political analysis », 26, International sociology, 2011, pp. 863-877, p. 870, http://projects.chass.utoronto.ca/brym/GazitBrym.pdf

[9] Nir GAZIT & Robert J. BRYM, « State-directed assassination in Israel : a political analysis », op. cit., p. 871

[10] Avi KOBER, « Targeted killing during the second Intifada : the quest of effectiveness », id., p. 86

[11] Kenneth ANDERSON, « Targeted killing in U.S. counterterrorism strategy and law », A working paper of the series on counterterrorism and American statutory law, a joint project of the Brooking Institution, the Georgetown University law center, and the Hoover Institution, may 11, 2009 ; Michael L. GROSS , Moral Dilemmas of modern war. Torture, assassination, and blackmail in an age of asymmeric conflict, New York, Cambridge university press, 2010, p. 101

[12] Asa KASHER & Amos YADLIN, « Military Ethics of Fighting Terror: Principles », op. cit., p. 78

[13] Id., p. 81

[14] B’TSELEM, « Fatalities before operation « Cast lead » », http://www.btselem.org/statistics/fatalities/before-cast-lead/by-date-of-event

[15] Michael L. GROSS, op. cit., p. 114

[16] Salah Shehadeh – Special Investigatory Commission, §10, http://www.mfa.gov.il/mfa/aboutisrael/state/law/pages/salah_shehadeh-special_investigatory_commission_27-feb-2011.aspx; Daniel BYMAN, « Do targeted killing work », id., p. 95

[17] Michael L. GROSS, id., p. 112

[18] Id., p. 113

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