La guerre contre les civils

Plus que jamais, les populations civiles sont victimes de la guerre. Le constat dressé par le Secrétaire Général des Nations Unies dans son dernier rapport sur la protection des civils en période de conflit armé est lapidaire :

« L’état actuel de la protection des civils ne laisse guère de place à l’optimisme. Les civils représentent toujours la vaste majorité des victimes des conflits actuels. Ils sont régulièrement pris pour cible et victimes d’attaques aveugles et d’autres violations commises par les parties au conflit ».

Au Soudan du sud, les civils font l’objet d’attaques délibérées.

Les civils ne sont pas que les victimes incidentes des effets des hostilités. Elles sont délibérément ciblées par les Parties belligérantes. Ce serait le trait caractéristique des « nouvelles guerres » étudiées par Mary Kaldor. Exacerbées par la mise en avant d’identités politiques exclusives et fragmentées (par opposition aux projets d’émancipation nationale des mouvements de libération des guerres de décolonisation), elles se traduisent par l’emploi de méthodes de guerre contre les populations. Il s’agit désormais d’éviter la bataille et le contrôle du territoire. L’objectif est le contrôle de la population par des méthodes de terreur afin de se débarrasser de tous ceux qui ont une identité différente. Il s’agit de procéder à la « destruction délibérée et préventive du potentiel dans la population civile ». Cette logique va à l’encontre de celle de la « guerre limitée », concept fondé sur « la modération et le respect de l’humanité de l’ennemi » qui « appelle à un usage raisonnable de la force ainsi qu’à un comportement empreint de compassion face à un adversaire non armé, et cherche à fixer des limites à la violence humaine organisée ».

Au contraire, dans la « guerre sans limite », « tous les moyens sont bons », si l’on peut s’exprimer en ces termes, pour soumettre la volonté de l’adversaire : emploi d’engins explosifs improvisés, exécutions sommaires, assassinats extrajudiciaires, disparitions forcées, torture, violences sexuelles, utilisation d’enfants-soldats… On pourrait ajouter à cette longue liste l’emploi de l’arme chimique en Syrie, emblématique d’une guerre « sans tabou » remettant en cause les interdits que l’on croyait bien établis en relations internationales.

S’agissant des armes explosives, le rapport révèle que 34 700 personnes ont été tuées ou blessées par cette arme en 2012, dans 60% des cas de fabrication artisanale. 81% des victimes étaient civiles. Ce pourcentage confirme le ratio traditionnel des victimes civiles dans les « nouvelles guerre » : elles représenteraient 80% de l’ensemble des victimes d’un conflit contre 20% de militaires (alors que ce ratio était inversé au début du XXème siècle).

Toutefois, cette guerre contre les civils ne se traduit pas que par des morts ou des blessés. Elle apparaît également sous la forme des déplacements de populations, fruits du contrôle politique exercé par les belligérants. Ainsi, en République Centrafricaine, on comptait 400 000 personnes déplacées en octobre 2013 ; 63 000 autres s’étaient enfuies dans les pays voisins. En Somalie, il y en aurait actuellement 1,1 millions. En République arabe syrienne, on estime à 8,7 millions le nombre de personnes déplacées dont 6,5 millions à l’intérieur du pays et 2,2 millions de réfugiés. Il en résulte des conditions de vie extrêmement précaires et ce d’autant plus que l’accès à l’aide humanitaire est de plus en plus difficile. Sont notamment en cause les violences que subissent les agents et les biens des organisations humanitaires dans des pays comme l’Afghanistan, l’Irak, le Pakistan, la République arabe syrienne, la République centrafricaine, la République démocratique du Congo, la Somalie, le Soudan, le Soudan du Sud et le Yémen. Ainsi, entre mai 2012 et août 2013, 134 travailleurs humanitaires ont été tués, 172 blessés et 149 enlevés.

Face à ce constat, il y a une nécessité à dialoguer avec l’ensemble des Parties au conflit, notamment les groupes armés non étatique. L’objectif est l’amélioration du respect du droit international humanitaire. Cependant, dans ces conflits sans limites, les organismes humanitaires peuvent être mal perçus. Ainsi, « l’ONU n’est pas nécessairement aux yeux de certains acteurs humanitaires l’organe idéal pour coordonner ou engager le dialogue avec les groupes armés non étatiques en raison d’interrogations sur sa neutralité dans certaines situations ».

Enfin, le rapport du Secrétaire Général des Nations Unies s’interroge sur l’effet des nouvelles technologies sur l’immunité des non-combattants. En fait, il s’intéresse principalement aux drones. Il peut paraître étrange de se préoccuper d’une technologie de précision justement élaborée pour minimiser les victimes civiles, loin des stratégies anti-civiles mentionnées précédemment, et relevant donc de la guerre limitée. Mais, au-delà des victimes civiles, le Secrétaire Général s’inquiète de l’asymétrie produite par les drones entre la Partie étatique et la Partie non-étatique d’un conflit et les conséquences perverses qui peuvent en découler. Selon ses propres termes, « tandis que la technologie permet à l’une des parties de se tenir de plus en plus éloignée du champ de bataille, et donc d’être moins accessible, nous risquons de voir l’autre partie, moins bien dotée sur le plan technologique, recourir de plus en plus à des stratégies ciblant les civils, plus accessibles ». « A mesure qu’augmente la capacité de mener des attaques, les menaces qui pèsent sur les civils augmentent aussi ».

Le 12 décembre dernier, une frappe de drone a frappé un cortège de mariage dans lequel se serait trouvé Shawi Ali Ahmad al-Badani, un militant d’Al-Qaïda, dans la province de Bayda au Yémen. Au moins douze personnes sont mortes, dont des civils, comme l’a reconnu le gouvernement yéménite.

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