De la précision à l’autonomie : la technologie, un facteur polémogène ?

Le Center for a New American Century vient de publier un rapport sur la guerre à l’ère robotique. Il décrit le changement opéré par l’avènement des plates-formes inhabitées sur l’art de la guerre. Le rapport parle de révolution technico-militaire. Celle-ci intervient lorsque de « nouvelles technologies militaires, concepts opérationnels et organisations se combinent pour produire des améliorations spectaculaires dans l’efficacité militaire et le potentiel de combat ». Dès lors, cette révolution met fin au régime militaire existant, défini comme « la façon dont est conduite la guerre sur une période temporelle stratégiquement cohérente ».

Atlas, un des robots humanoïde de Boston Dynamics

Atlas, un des robots humanoïdes de Boston Dynamics

  •   De l’imprécision à la précision

En l’espèce, la révolution robotique est née du mode de combat menée avec des munitions guidées indissociables de la bataille en réseaux. Celui-ci fait suite au combat conduit avec des munitions non guidées qui a perduré au moins jusqu’à la Seconde Guerre Mondiale. Durant cette période, l’absence de précision obligeait les belligérants à employer leurs forces armées en masse (que ce soit des chevaux, des chars d’assaut, des avions bombardiers…) pour détruire l’objectif visé. Le bombardement aérien est emblématique de cette imprécision. L’erreur circulaire probable des bombes (soit le rayon dans lequel elles ont 50% de probabilité de tomber) était à peu près d’un kilomètre pendant la Seconde Guerre Mondiale. Aujourd’hui, on arrive au moins à une erreur circulaire probable de trois mètres avec 80% de la munition tombant à l’intérieur du cercle. Autrement dit, s’il fallait 9070 bombes de 907,2 kilos délivrées par 3024 avions pour être sûr à 90% de détruire un objectif mesurant de 18 à 30 mètres en 1945, il suffit désormais d’une bombe larguée par un avion.

Cette « révolution de la précision » a été permise grâce à l’avènement des munitions guidées (dont l’origine remonte à la Seconde Guerre Mondiale avec le Fritz X allemand) et des technologies d’information associées (comme le GPS) permettant de mieux connaître l’environnement de la bataille. L’avance des États-Unis dans ce domaine leur a permis d’acquérir une supériorité militaire incontestée. Mais cette période semble avoir fait son temps ; une nouvelle révolution technico-militaire est en marche.

Le Fritz X allemand, un des premiers missiles guidées

Le Fritz X allemand, un des premiers missiles guidés

  • Robotisation et autonomie

Elle se manifeste par l’essor des systèmes inhabités. Au moment des attentats du 11 septembre 2001, les États-Unis avaient 167 drones dans leur arsenal. En décembre 2013, le Pentagone et la CIA en comptabilisaient 11000, dont 350 à 400 susceptibles d’être armés. Cette tendance va se poursuivre à l’avenir. En effet, cette technologie est efficace pour traiter des tâches rébarbatives, risquées ou dangereuses pour l’humain (« Dull, dirty & dangerous » ou 3D). Toutefois, elle n’est pas encore exploitée à sa juste valeur, selon le rapport du Center for a New American Century. Ses avantages en termes de vitesse, de manœuvrabilité, d’endurance, de capacité à supporter plus de risques augurent d’un potentiel plus profond et révolutionnaire qu’il n’y paraît : l’autonomie.

Celle-ci va « sortir l’humain de la boucle » de décision dans un certain nombre de domaines. Ainsi, dans un futur proche, le renseignement humain continuera à être nécessaire dans l’analyse des données afin d’apporter la contextualisation et le jugement idoine. Mais, à terme, cette tâche pourrait bien être dévolue aux ordinateurs capables d’ « évaluer les données en imitant l’intuition et le jugement humain, améliorant alors l’aide tactique à la décision ». Plus généralement, les robots exécuteront de façon autonome des missions d’information, de surveillance et de reconnaissance, de brouillage, de leurre, de communication et de chargement de fourniture. La prise de décision humaine « conservera probablement des avantages dans des situations complexes, ambigües, demandant de comprendre la situation ou nécessitant un jugement ». Le rapport semble viser ici l’hypothèse de l’autonomie dans la prise de décision relative à l’emploi de la force létale. En effet, des doutes se posent sur la capacité des robots à opérer de façon discriminée et proportionnée. Des ONG et des roboéthiciens estiment que le respect du droit international humanitaire est indissociable de la faculté de jugement humain. Le document semble répondre à ces inquiétudes en rappelant la directive du Département de la Défense en la matière et la nécessité d’avoir un « humain dans la boucle ».

Toutefois, le rapport ajoute que l’amélioration progressive et logique de l’autonomie sera utile pour des tâches simples et prévisibles, en cas de temps de réaction critique ou de liens de communication fragiles avec l’opérateur humain. Or, ces hypothèses peuvent inclure l’usage de la force létale. D’ailleurs, le document indique que pour certains type d’objectifs dans des environnements limpides (non complexes), il est déjà possible de construire des systèmes capables d’identifier, de cibler et d’engager des forces ennemies. Ainsi, dans les années 2000, la société Lockheed Martin développait un drone missile autonome pour l’Air Force et l’U.S. Army. Bardé de capteurs embarqués, le missile était conçu pour se diriger vers les zones désignées et errer à la recherche de cibles génériques, tels que des réservoirs, des lance-roquettes, des radars, ou du personnel, susceptibles d’être identifiés et attaqués de façon autonome par le missile. Depuis ce projet a été abandonné pour des raisons techniques, éthiques et juridiques. Il a été remplacé par des systèmes combinant capacités autonomes et liaisons radios avec des opérateurs humains. Mais à terme, l’éloignement de l’humain du combat ne fait aucun doute, selon le rapport.

Taranis

Le drone britannique Taranis capable d’identifier des cibles de façon autonome

  • La technologie, moteur de la « guerre sans fin »?

Si les robots, et la technologie de manière générale, répondent à un certain nombre de défis militaires des conflits asymétriques contemporains, on peut se demander si elle n’est pas elle-même source de guerre. C’est la thèse défendue par Micah Zenko dans un article paru dans Foreign Folicy. La « guerre sans fin »  serait moins la conséquence de l’élasticité des textes juridiques (notamment l’AUMF) que de la facilité avec laquelle les États-Unis peuvent identifier une menace, la neutraliser avec précision en employant la force cinétique ou non cinétique, et ce, sans risque de pertes humaines américaines. Il convient de rappeler que les États-Unis ont pu s’engager dans l’opération « Protecteur unifié » en Libye sans passé par la procédure du War Power Resolutions qui nécessite l’autorisation du Congrès dans un délai de 60 jours en cas d’engagement des forces armées américaines dans un conflit armé. En l’ « absence de troupes au sol, de pertes américaines et de menace importante », le vote des députés n’était pas nécessaire.

Nous ajoutons que, paradoxalement, c’est parce qu’il s’agit d’une technologie de précision contribuant à hausser les standards de prévention des dommages civils, que les autorités sont enclines à l’employer plus souvent. Cette précision est également un impératif politique, notamment dans le cadre du contre-terrorisme, afin de ne pas provoquer la colère de la population locale. Après les frappes indiscriminées contre Al-Qaïda en 1998 opérées avec des missiles de croisière, les États-Unis ont renoncé à les employer de nouveau, de crainte de tuer un nombre important de civils.

Nul doute que l’avènement des robots létaux autonomes, que certains présentent comme une technologie éthique opérant avec plus de discrimination que le soldat humain, poursuive cette tendance.

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