De la colonisation comme matrice du bombardement aérien

Philosophe, historien et maître de conférences à Science-Po Lyon, Thomas Hippler vient de publier Le gouvernement du ciel – Histoire globale des bombardements aériens, aux éditions Les Prairies ordinaires. Avec ce livre, l’auteur se penche sur l’évolution du « gouvernement du monde » depuis le début du XXème au prisme de son instrument privilégié : l’aviation de bombardement à des fins policières.

Chabaish

Bombardement du village de Chabaish au nord de l’Irak par la Royal Air Force en décembre 1924

L’originalité de la démarche d’Hippler est de faire des guerres de conquête coloniale la matrice des bombardements à venir là où l’historiographie traditionnelle n’en fait qu’une simple « répétition » avant sa maturation lors de la Seconde Guerre Mondiale. En effet, l’emploi de l’arme aérienne est ici le « signe le plus évident » de la « transformation radicale du rapport entre adversaires » dans l’histoire de la guerre au XXème siècle (p. 12). Au conflit symétrique opposant deux armées régulières sur un champ de bataille dans une chronologie délimitée, se substitue une relation unilatérale, déterritorialisée et perpétuelle. En vidant la guerre de sa dimension tellurique, la troisième dimension a perturbé à jamais ses conditions d’exercice.

  •  L’arme du pacifisme

Or, ce sont dans les colonies qu’ont été expérimentés les « bombardements policiers » et autres « blocus aériens » pour mater les insurrections consécutives à la Première Guerre Mondiale. Du point du vue de la philosophie politique, ces pratiques sont ancrées dans l’idéal cosmopolite des Lumières de la paix perpétuelle. Paradoxalement, c’est en raison de son potentiel de destruction ubiquiste que le bombardement aérien est susceptible d’instaurer cette paix sans fin à l’échelle du globe. Dès lors, il ne peut être justifié qu’au nom de l’humanité car « la destruction absolue suppose une cause absolue : l’aviation ne peut servir à défendre un intérêt particulier, elle doit être l’arme de l’universel, donc de l’humanité entière » (p. 53).

Si cette thèse n’est en soi pas foncièrement nouvelle (l’association entre criminalisation de l’ennemi, absolutisation de la cause et emploi de moyens d’anéantissement a été faite, par exemple, par le juriste allemand Carl Schmitt il y a plus de 60 ans), l’auteur livre une étude passionnante et troublante de la genèse du bombardement aérien, notamment à travers l’évolution étonnante de l’un de ses plus fervents promoteurs : Gulio Douhet. Rejetant à ses débuts le largage de bombes sur les villes comme un acte « inutile et barbare », il se convertit au bombardement stratégique, non en raison d’une dérive militariste mais dans une optique pacifiste. Supprimer la guerre requiert de se doter d’un pouvoir supranational (avec son tribunal et sa gendarmerie) s’imposant aux États souverains fauteurs de troubles. Ce pouvoir « cosmopolitique » se prononce au nom de l’ « humanité » contre les « criminels ». L’aviation est son bras armé.

Cette « humanisation » de la cause implique une déshumanisation de l’ennemi. Loin de l’idéal chevaleresque des « chevaliers du ciel », le combat aérien instaure un rapport de proie à prédateur (p. 58). Cette déshumanisation prend de l’ampleur dans les bombardements opérés dans les colonies. C’est là qu’ils s’ancrent dans « le vieux rêve cosmopolite d’un maintien de la paix (…) assuré par la « civilisation » (p. 77). L’indigène, rétif à cet idéal, est un élément à civiliser, y compris par la force.

  • La guerre contre la population

Cet usage débridé de la violence est indissociable d’une distribution spatiale de celle-ci. Si le centre hégémonique lockéen (l’Empire britannique et les États européens démocratiques et libéraux à l’époque) est un espace de paix, la périphérie coloniale ou semi-coloniale peut faire l’objet d’une violence totale.

Entre les deux, se situent la semi-périphérie hobbesienne (les États autoritaires continentaux) dans laquelle la guerre est réglée. Mais, elle ne peut échapper longtemps à la révolution opérée par le bombardement aérien. Rendant caduque les frontières entre l’intérieur et l’extérieur, le civil et le militaire, il a concrétisé un phénomène en filigrane depuis, au moins, la Révolution française : la totalisation de la guerre. Précédé par le bombardement naval côtier dont la doctrine est élaborée par la « Jeune école » française à la fin du XIXème siècle, le bombardement aérien devient le moyen par excellence pour frapper, au-delà des lignes de front, des populations qui participent désormais aux hostilités. Ce moyen est accompagné d’un arsenal doctrinal justifiant l’attaque de personnes traditionnellement considérées comme innocentes. L’objectif est de défaire le peuple considéré comme l’ « entité politique primordiale » des démocraties modernes. Il s’agit de l’affamer par des blocus, de le diviser en provoquant des insurrections et de le bombarder afin de « plomber » son moral et de provoquer l’effondrement de la société. Á cette stratégie offensive, répond une stratégie défensive de politique sociale, adressée  notamment au prolétariat particulièrement vulnérable aux bombardements puisque travaillant dans l’industrie militaire et étant un facteur de division de classe, afin d’assurer la cohésion politique et morale de la Nation. « Le bombardement est l’enfer d’un monde dont le paradis est la sécurité sociale » (p. 132).

Sur le plan de la philosophie politique, la totalisation et la mondialisation de la guerre s’articule autour de deux visions du monde  appelées à s’affronter : l’universalisme libéral et démocratique de l’hégémon lockéen face à celui unitaire du contender hobbésien (allemand puis soviétique).

  • Guerre globale et totale

Pendant la Guerre Froide, l’emploi de l’arme aérienne, notamment au Viêt-Nam, semble retrouver sa finalité politique originelle, mise entre parenthèse par l’affrontement conventionnel de la Seconde Guerre mondiale. Là où les Alliés ont dû se résoudre à occuper le continent européen (en raison notamment de l’inefficacité du bombardement stratégique qui sera acté par le rapport de l’U.S. Bombing Survey), les États-Unis n’ont pas d’objectif à s’approprier sur le territoire vietnamien. Cette guerre « au-delà d’une souveraineté ancrée localement » ne pouvait que privilégier l’usage de l’aviation (p. 192). Surtout, le dépassement de l’horizon étatique préfigure la « guerre globale contre le terrorisme » des années 2000.

La disparition du contender soviétique permet d’ailleurs de renouer avec le cosmopolitisme libéral d’antan. Les années 90 correspondent à cette période d’unipolarité dans laquelle le nouvel hégémon américain, fort de sa domination militaire écrasante, peut décréter l’avènement d’un « nouvel ordre mondial » dans lequel la démocratie et le marché constituent l’horizon indépassable de la « fin de l’histoire » et le vecteur de la paix perpétuelle. L’emploi de l’arme aérienne se traduit dans son versant conventionnel par un « néo-douhétisme impérial » visant la « paralysie stratégique » (John Boyd) d’un ennemi considéré comme un « système » (John Warden). Dans son versant irrégulier, c’est une « guerre perpétuelle de basse intensité » contre le terrorisme constituant l’autre face de Janus de la « paix perpétuelle impériale » (p. 210). S’opère alors un brouillage entre les notions de guerre et de paix dont les racines remontent aux bombardements policiers coloniaux. Les frappes actuelles opérées par des drones américains « en-dehors des zones d’hostilité active » ne sont qu’un des aspects de cette nouvelle guerre ambigüe car totale, « sans limite » car s’étendant « à tous les champs de l’activité humaine » (p. 214).

Dans cette dernier partie de l’ouvrage, on peut regretter que Thomas Hippler, écrivant une histoire globale, ne s’intéresse qu’à la doctrine américaine. Quelle analyse philosophique de la pratique du bombardement aérien au Proche-Orient? En Tchétchénie? En Syrie? Quid des doctrines étrangères? A l’inverse, il est dommage que son étude soit essentiellement circonscrite au XXème siècle. L’aviation ne serait-elle pas qu’un épisode dans la longue histoire de la guerre au cours de laquelle les humains ont cherché à frapper leurs adversaires à distance afin de se prémunir de leurs attaques?

Au final, Le gouvernement du ciel est une étude originale de la modernité au prisme de l’instrument de guerre qui lui est peut-être le plus emblématique.

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