Retour sur les attaques aériennes antiterroristes conduites au Yémen du 19 au 21 avril 2014

Plusieurs opérations militaires antiterroristes ont été menées le weekend dernier par les États-Unis et le Yémen contre Al-Qaïda Péninsule arabique (AQPA). Une fois n’est pas coutume, les autorités américaines ont refusé de commenter ces opérations, continuant d’entretenir le flou sur la composante militaire du contreterrorisme américain. En l’espèce, des questions se posent sur les auteurs des attaques, l’existence d’une menace à la vie des citoyens américains, standard fixé par les États-Unis en mai 2013, ainsi que sur les victimes civiles.

Tout d’abord, il convient de revenir sur ce qui s’est passé ce weekend.

Trois frappes aériennes ont visées AQPA au Yémen. La première a eu lieu le 19 avril dans la Province de Baydah. Elle ciblait un véhicule transportant des explosifs et des combattants sur la route reliant le district de Souma et Baydah City. Selon le Long War Journal, 15 combattants d’AQPA ont été tués, dont des dirigeants importants, ce que n’a pas confirmé l’organisation, pour l’instant. Cette attaque a également occasionné trois victimes civiles, plus cinq autres blessés. Selon le New York Times, le pick-up dans lequel elles se trouvaient serait apparu soudainement près du véhicule visé.
La seconde frappe a eu lieu dans la nuit du 19 au 20 avril. Elle visait une voiture sur la route reliant les districts de Makhah et de Bayhan dans la province de Baydah. Elle a fait quatre morts. Ibrahim Hassan Tali al Asiri figurerait parmi les victimes. Il s’agit d’un fabriquant de bombe considéré comme étant l’un des dirigeants les plus dangereux d’AQPA. Toutefois, il convient de rester prudent, l’identification des victimes étant en cours. En outre, il semblerait qu’al Asiri n’ait pas été délibérément visé par les États-Unis.
Lors d’une troisième attaque, un camp d’entraînement d’AQPA a été visé à Al Mahfad dans la province d’Abyan. Plus de trente militants ont été tués. Cette frappe a été opérée après que les Renseignements yéménites aient été informés d’un rassemblement d’un grand nombre de militants dans ce camp en vue de la préparation d’attentats.
Au total, ces bombardements auraient tué entre 40 et 65 militants.

  • Les auteurs de ces frappes aériennes

Le Long War Journal impute ces attaques aux des drones américains (Predators ou Reapers), ce que confirme une source américaine mentionnée par le New York Times selon laquelle l’ensemble des opérations aériennes ont été opérées par des drones armés de la CIA. Toutefois, le Conseil Suprême de Sécurité yémenite (comprenant les ministres de l’intérieur et de la Défense plus le chef du renseignement) n’identifie pas les auteurs de l’attaque. Cette déclaration peut laisser entendre que ces attaques seraient l’œuvre des forces aériennes yémenites, ce qui serait a priori étonnant, le Yémen ne disposant pas de la technologie aérienne idoine pour procéder à des frappes précises. Toutefois, en déclinant de commenter ces opérations ou en renvoyant au gouvernement yéménite pour de plus amples informations, l’administration américaine continue d’agir dans la clandestinité, conformément à leur stratégie d’empreinte légère. Ainsi, dans un câble publié par Wikileaks en 2010, on apprenait que le Président yémenite de l’époque, Ali Abdullah Saleh, acceptait d’endosser la responsabilité des frappes de drones américaines.

  • L’existence d’une menace imminente à la vie des citoyens américains

Il convient d’apprécier ces attaques à l’aune des standards posés par l’administration Obama en mai 2013. Ainsi, l’emploi de la force létale est conditionné à l’existence d’une menace imminente et continue à des personnes américaines. « Si le terroriste ne pose pas une telle menace, les États-Unis n’emploieront pas la force létale ». Le Président l’a rappelé en début d’année en distinguant les groupes terroristes menaçant la sécurité des États-Unis et ceux engagés dans des combats locaux, les premiers étant susceptibles de se voir opposer la force armée. Or, pour l’instant, aucun article n’atteste d’une menace pour la vie des citoyens américains. Par contre, eu égard aux menaces d’attentats mentionnés plus haut, la vie des citoyens yéménites était en jeu. AQPA planifiait une attaque contre des bâtiments civils et militaires dans la province de Bayda. Dans ce cas, les États-Unis ont donc dérogé aux standards qu’ils se sont fixés dans l’usage de la force dans les opérations contreterroristes en-dehors de leur territoire et des zones d’hostilité active. Cependant, il convient de préciser que cette dérogation est prévue sous la forme d’une réserve d’autorité permettant au Président d’agir dans des « circonstances extraordinaires quand cela est légal et nécessaire pour protéger les États-Unis ou ses alliés ». Ryan Goodman émet l’hypothèse que le gouvernement yéménite aurait trompé les États-Unis sur la nature des menaces afin de servir ses propres intérêts. Toutefois, cela n’est pas nouveau, les États-Unis ayant déjà engagés des frappes aériennes contre des individus représentant une menace locale, que ce soit au Yémen ou au Pakistan. Cela confirme le fait qu’ils sont engagés dans un conflit armé contre AQPA aux côtés des autorités yéménites.

  • Les victimes civiles

C’est un des rares points sur lequel la presse est unanime : trois civils sont morts et cinq autres ont été blessés lors de la première attaque aérienne. Le droit international humanitaire « tolère » les victimes civiles si celles-ci ne sont pas excessives par rapport à l’avantage militaire attendu de l’attaque. Or, en l’espèce, les États-Unis ont fixé un standard plus élevé : ils s’autorisent à employer la force létale uniquement lorsqu’il existe une quasi certitude qu’aucun civil ne sera blessé ou tué. Certes, le fait que le véhicule soit apparu de façon soudaine écarte l’hypothèse d’une erreur d’information, rejetant la « faute » sur les aléas du « brouillard de guerre ». Néanmoins, cela interroge le contenu de ce standard de la « quasi certitude », la capacité des drones à opérer avec la précision vantée par les autorités et, de manière générale, les précautions prises lors de ce type d’opération. Sur ce dernier point, nous savons que le dimanche, les civils ont été avertis de l’imminence d’une attaque aérienne, conformément à ce qu’exige le droit international humanitaire lorsqu’une attaque est susceptible d’affecter la population civile.
En définitive, il n’est pas impossible que nous en sachions plus à l’avenir sur la base légale ainsi que sur les procédures mises en œuvre dans les frappes de drones opérées en-dehors des zones d’hostilité active. En effet, la Cour fédérale de Manhattan a ordonné la divulgation du memorandum du Département de la Justice donnant un fondement légal à l’élimination d’Anwar al-Awlaki survenue en 2011 au Yémen.

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