La violence qui vient

« Nous sommes à un moment unique dans l’histoire du Monde, celui dans lequel la distance ne vous protège pas et dans lequel vous avez à la fois un grand pouvoir et une grande vulnérabilité ». Tel est le leitmotiv selon lequel doit être repensé le débat sur la sécurité et sa gouvernance, selon Benjamin Wittes de la Brooking Institutions et Gabriella Blum, Professeure de droits humains et de droit humanitaire à Harvard, dans leur dernier livre The future of violence.

The future of violence
Cette nouvelle donne est impulsée par les technologies d’ « autonomisation des masses » rendant l’individu aussi menaçant et vulnérable que l’État, la société ou le groupe armé. Que ce soit internet, les biotechnologies ou encore la robotique, ces nouvelles technologies perturbent le cadre dans lequel la sécurité était pensée jusqu’à présent. Pour les auteurs, la société moderne n’en a pas complètement conscience. L’objet de ce livre est justement de fournir un cadre de réflexion sur ce sujet à l’adresse des politiques mais également des citoyens.

Les auteurs se penchent sur ce nouveau paysage sécuritaire dans une première partie. Tout d’abord, ces nouvelles technologies redistribuent les cartes en terme de sécurité. Les États et les organisations ne sont plus les seules entités à être dotés de capacité de nuisance. La « démocratisation des menaces » opérée par les nouvelles technologies (liée à leur faible coût, leur accessibilité…) ont doté les individus de capacités offensives, et ce, d’autant plus qu’elles permettent d’agir à distance et, potentiellement, de façon anonyme à l’échelle de la planète. Cet accroissement des menaces entraînent celui des vulnérabilités, dont nous pouvons particulièrement faire le constat en matière de données : de la surveillance des « little brothers » aux « leaks », en passant par l’espionnage et le contre-espionnage, tous les acteurs sont soumis au risque d’exposition de données sensibles. Cette nouvelle donne appelle de nouvelles pratiques en matière de sécurité, notamment une coopération accrue entre les institutions publiques et les acteurs privés, qui sont souvent en première ligne dans la diffusion de ces nouvelles technologies. Les auteurs rappellent que cette tendance est loin d’être inédite : durant la guerre d’indépendance, le gouvernement des États-Unis avait autorisé la guerre de course contre la marine britannique.

Dans une seconde partie, Blum et Wittes abordent les répercussions politiques et juridiques de cette nouvelle donne sécuritaire. En premier lieu, elles impliquent de repenser le contrat social tel qu’il a été conçu jusqu’à présent de Thomas Hobbes à Robert Nozick : tous, y compris les plus libéraux, considéraient que l’État détenait le monopole de la violence légitime, selon la formule consacrée par le sociologue Max Weber. Or, la tendance à l’ « autonomisation des masses » menace cet édifice. En deuxième lieu, il convient de repenser les liens entre vie privée, liberté et sécurité. Les auteurs ne souhaitent pas opposer ces trois termes qu’ils estiment complémentaires. En troisième lieu, les notions de juridiction et de souveraineté doivent être repensées. Sont-elles toujours pertinentes dans un monde où les distinctions traditionnelles (entre guerre et paix, intérieur et extérieur, guerre et crime…) deviennent floues ? Cela est particulièrement aigu dans le domaine de la cybersécurité où les problèmes de juridiction et d’attribution (des attaques) n’ont pas encore été résolus de manière satisfaisante.

Enfin, dans une troisième partie, l’ouvrage présente les pistes possibles pour répondre aux défis des technologies d’ « autonomisation des masses ». À l’image des menaces auxquelles elles sont sensées répondre, elles doivent dépasser les positions et les clivages traditionnels, même si certaines ne risquent pas de faire l’unanimité. Ainsi, les auteurs refusent d’opposer sécurité et liberté et défendent la surveillance des plates-formes qu’ils considèrent comme inéluctable dans un monde de menaces multiples. Sur le plan interne, l’action de l’État ne se réduit pas à son seul pouvoir d’édicter des lois ; il peut aussi jouer un rôle de médiation dans les conflits susceptibles de découler des nouvelles technologies. De leur côté, les citoyens sont appelés à prendre leur part de responsabilité, tout en prenant garde au risque d’actions illégales. Sur le plan international, le caractère transnational de ces menaces implique une coopération à l’échelle internationale comme l’illustre la lutte contre le terrorisme. Toutefois, elle n’empêche pas les actions unilatérales d’États forts intervenant sur le territoire d’États impuissants, « faibles » ou faillis », comme le montrent les attaques de drones contre-terroristes en-dehors des zones d’hostilités actives.