Les défis contemporains du ciblage

Dans un ouvrage collectif récent, Michael Schmitt, Paul Ducheine et Franz P. B. Osinga fournissent un éclairage complet sur une notion inhérente à la guerre : le ciblage. Une lecture incontournable pour qui veut saisir, entre autres, les enjeux des bombardements aériens actuellement menés en Syrie et en Irak.

Intitulé Targeting : the challenges of modern warfare, le livre se présente comme une étude multidisciplinaire sur le ciblage. Celui-ci peut se définir comme « l’application délibérée de capacités contre des cibles pour générer des effets afin d’atteindre des objectifs spécifiques. Il s’agit de l’application de moyens de guerre (des armes) pour atteindre des cibles (personnes ou objets) en utilisant une variété de méthodes (tactiques) qui créent des effets contribuant aux buts planifiés » (p. 2). Le ciblage n’est rien moins que le « pont entre les fins et les moyens de la guerre » (p. 2). C’est pourquoi son étude est salutaire que ce soit au niveau du monde universitaire que du grand public, toujours plus exposé au spectacle de la « souffrance à distance ». En effet, les auteurs ont pour ambition de pallier aux insuffisances du débat public au sujet des opérations de guerre afin de le propulser à un niveau « mature et sophistiqué » (p. 4).

Targeting

Expliquer le ciblage, c’est d’abord s’intéresser au contexte. Ainsi, le philosophe Christopher Cocker pose trois questions en guise d’introduction : qui, quoi et comment ? Il retrace par là l’évolution d’une guerre qu’il qualifie de plus « humaine » car menée pour des raisons humanitaires et conduite avec une technologie toujours plus précise. Parallèlement, avec la mise à distance des technologies, jamais la guerre n’a été faite de façon aussi déconnectée de sa réalité. L’auteur craint une dérive techniciste détériorant la faculté de jugement humain.

De leur côté, le spécialiste de la stratégie Frans P. B. Osinga et le juriste Mark P. Roorda retracent l’évolution du ciblage dans le cadre de la guerre aérienne des premiers bombardements italiens en Libye jusqu’à l’emploi contre-terroriste des drones armés, en évoquant pour chaque conflit majeur (2ème Guerre Mondiale, la guerre de Corée…) les concepts à l’œuvre (bombardement stratégique, opérations basées sur les effets…), les luttes interarmées (notamment entre la Marine et l’Air) et les normes en vigueur.

Pour sa part, le militaire Philipp R. Pratzner a l’ambition de décrire le processus de ciblage à l’œuvre au sein des armées américaines et de l’OTAN. Son article donne une idée de la façon dont la guerre peut être conduite actuellement en Irak et en Syrie. Ainsi, le ciblage commence par la phase politique de supervision par laquelle sont fixés les objectifs. S’ensuit la planification conditionnée par le temps disponible, le renseignement, la compétence technique et la capacité à s’adapter aux changements de l’environnement. C’est également au cours de cette phase que s’opèrent l’examen et la prévention des dommages collatéraux. Puis, ont lieu l’exécution et l’évaluation de l’opération. Aujourd’hui ce processus est influencé par six dynamiques : la tension entre l’art et la science du ciblage, les demandes pour accélérer (afin de s’adapter à un ennemi dynamique) et ralentir (pour mieux empêcher les dommages civils) le cycle de ciblage, la demande pressante de précision, la prévention des dommages collatéraux, l’attrait pour les capacités non létales et la prééminence de l’approche cognitive (il s’agit d’employer des moyens en vue d’une fin, soumettre l’ennemi à nos objectifs).

Dans une seconde partie, l’ouvrage est consacré aux contraintes qui pèsent sur le ciblage. Celles-ci sont le fait du droit international humanitaire (DIH), le droit qui régit la conduite des hostilités. En effet, ce dernier définit les cibles valides (principe de distinction) et la façon de procéder (principes de précaution, de proportionnalité, d’humanité et de nécessité). Le droit du ciblage est « au cœur » du DIH (p. 122).

Mais celui-ci n’est pas exclusif. Les considérations relatives au mandat (jus ad bellum) importent également. Le titre invoqué pour justifier le recours à la force ne s’arrête pas une fois l’intervention commencée. Il continue à exercer une influence sur la conduite des opérations. Ainsi, en cas d’action en légitime défense, celle-ci doit cesser lorsque les circonstances qui l’ont motivée (agression armée ou menace imminente d’agression armée) ont disparu.

D’un point de vue opérationnel, ce sont certainement les règles d’engagement (ROE) qui comptent le plus pour les militaires. Elles peuvent être définies comme des « directives provenant d’une autorité militaire désignée, avalisées au niveau politique et adressées aux forces engagées dans une opération extérieure déterminée, afin de définir les circonstances et les conditions dans lesquelles ces forces armées peuvent faire usage de la force ou effectuer toute action pouvant être interprétée comme hostile » (selon le Centre interarmées de concepts, de doctrines et d’expérimentations dans un document intitulé L’usage de la force en opération militaire se déroulant à l’extérieur du territoire national, p. 7). Les ROE portent donc sur l’emploi de la force mais aussi sur les activités qui peuvent avoir un impact sur la situation générale du théâtre d’opération. Elles sont le résultat du droit opérationnel applicable (droit national et international), de considérations politiques et opérationnelles. Les ROE ne se confondent donc pas avec le droit. Il n’est d’ailleurs pas rare qu’elles soient plus restrictives que le DIH en raison des priorités politiques du moment. Cette tendance est appelée à se poursuivre voire à s’étendre avec l’accroissement des opérations non létales pour « conquérir le cœur des populations », sans compter la dimension cyber des opérations militaires.

En cas de carence du droit, l’éthique peut fournir un éclairage bienvenu pour les nouveaux moyens ou méthodes de guerre. L’ouvrage n’oublie pas de consacrer un chapitre à cette discipline avec un article rédigé par Martin L. Cook. À l’origine des règles actuelles de DIH, l’éthique peut permettre de mieux comprendre les tenants et aboutissants de la conduite moderne des hostilités.

Enfin, dans une troisième partie, l’ouvrage se penche sur des problématiques contemporaines ou futures susceptibles d’influencer le processus de ciblage. Ainsi, le sujet des systèmes d’armes létaux autonomes est abordé par l’avocat militaire Jeffrey S. Thurner. Pour l’auteur, cette technologie n’est pas intrinsèquement illégale comme le pensent ses opposants. C’est dans son application sur le terrain qu’elle risque de poser problème (par exemple, dans des environnements urbains densément peuplés). Dès lors, il revient aux humains d’employer de façon intelligente ces systèmes tout en tirant parti de leurs apports (capacité à « se sacrifier », possibilité de les équiper d’armements non létaux…).

Paul Ducheine, Professeur spécialisé dans la cybersécurité, examine la question de l’emploi des capacités non létales, insuffisamment prises en compte par la doctrine et la littérature. Or, dans l’optique d’une approche globale du ciblage, les moyens non cinétiques offrent une alternative intéressante aux moyens cinétiques. Ainsi, ils permettent d’élargir le spectre des cibles (que ce soit les adversaires que les soutiens et les neutres), d’augmenter les moyens de ciblage disponibles, de pallier les effets disruptifs des moyens cinétiques… Ducheine s’arrête sur sept exemples de ciblage non cinétique : les opérations d’information, l’engagement des dirigeants clés, la guerre juridique (« lawfare »), l’action pénale, les mesures de privation de liberté, le gel des avoirs financiers et les cyber opérations.

Chris de Cock, conseiller juridique aux forces armées belges, s’arrête sur un autre casse-tête juridique des interventions contemporaines, celles opérées en coalition. La nécessité de multiplier les partenaires pour rendre l’intervention consensuelle et légitime se heurte à la difficulté d’harmoniser le cadre juridique et le ciblage selon la législation, les objectifs politiques et les sensibilités culturelles de chaque Nation. Que ce soit le mandat, les ROE (notamment les notions de légitime défense et de protection de la propriété), l’interprétation du DIH (comme la définition de l’objectif militaire), les traités applicables (notamment les plus récents comme ceux relatifs aux mines antipersonnel ou aux bombes à sous-munitions) ou encore la question de la responsabilité, il est impératif d’assurer l’interopérabilité juridique pour assurer le succès de la mission.

Enfin, Brian Pryce, spécialiste du terrorisme, évalue l’efficacité des frappes de décapitation contre les groupes terroristes. L’auteur utilise une base de données comptant 207 groupes terroristes venant de 65 pays et 299 constats de changement de dirigeants (204 opérations d’élimination ou de capture plus 95 où le leader a soit été renversé, soit est mort de cause naturelle ou d’un accident, soit a mis fin à son activité terroriste en rentrant dans le jeu politique) entre 1970 et 2008. À rebours d’un certain nombre d’études sur la question, l’auteur démontre que les groupes terroristes sont vulnérables aux frappes de décapitation. En effet, ils connaissent un taux de mortalité plus élevé que ceux n’ayant pas été traités par ce biais. L’efficacité de cette tactique décroit avec le temps. Les organisations terroristes religieuses fondées sur des valeurs sont moins résilientes et plus vulnérables que les organisations non religieuses. En effet, les premières ne survivent pas à la disparition de leur leader charismatique jouant un rôle déterminant dans la définition des objectifs et de la stratégie de l’organisation.

En définitive, l’ouvrage fait le tour des enjeux qui animent la question du ciblage. On regrette un léger manque de perspective critique (sur l’abaissement du seuil du recours à la force en partie lié à la « précision », sur les risques de l’autonomisation…). Il manque peut-être aussi une étude comparative. Seul le ciblage américain (et, en partie, Européen) est évoqué, ce qui peut laisser penser que les évolutions décrites sont consensuelles.