La conduite américaine de la guerre

De quoi les drones sont-ils le nom ? Telle est la question que nous nous posions il y a quelques années. Aujourd’hui, les universitaires Stéphanie Carvin et Michael John Williams nous répondent dans un ouvrage intitulé Law, science, liberalism and the American way of warfare : ils sont « l’incarnation de la conduite scientifique de la guerre occidentale et, indubitablement, de la tentative américaine de rendre la guerre ordonnée et prévisible ». Retour sur un livre qui ausculte l’âme des États-Unis et analyse ses répercussions sur leur façon de combattre.

Dans Le modèle occidental de la guerre : la bataille d’infanterie dans la Grèce classique, l’historien américain Victor Davis Hanson expliquait que l’Antiquité grecque était à l’origine de la conception occidentale de la guerre, à savoir cet affrontement réglé, brutal, absolu et bref entre deux armées au cours d’une bataille décisive. Les États-Unis sont, sans conteste, le fruit de cet héritage, auquel s’ajoute leur singularité. Leur position géographique, leur nature libérale et la croyance en leur destiné manifeste les poussent à voir la guerre comme une aberration.

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Selon les mots de Thomas Paine, elle ne résulte pas de la nature humaine mais d’un « mauvais système de gouvernement ». La guerre n’est pas « la continuation de la politique par d’autres moyens » chère aux Européens mais une défaite de celle-ci. Dès lors, elle ne peut être qu’absolue. Elle est une « croisade morale » devant mener à la reddition inconditionnelle de l’ennemi, là où les Européens envisagent la paix mutuellement négociée.

Toutefois, les États-Unis sont aussi dotés d’une Constitution libérale dont l’esprit des Pères Fondateurs a été façonné par la philosophie des Lumières. Il en découle un certain nombre de traits et de principes comme la rationalité, le respect de la règle de droit qui ont influencé la conduite de la guerre. Ainsi, sous Georges Washington, l’armée continentale s’est dotée très tôt des articles de guerre britanniques. Ne dit-on pas qu’une des premières réglementations modernes du droit de la guerre est le fameux Code Lieber de 1863, du nom de ce jeune officier prussien exilé aux États-Unis ayant servi au sein de l’armée Unioniste ?

La conduite américaine de la guerre est donc le résultat des tensions entre ces deux impératifs contradictoires : la recherche de l’annihilation et la volonté de restriction (« la quête d’humanité » selon le sous-titre du livre). Cette analyse est loin d’être originale. Elle a été mise en avant par Colin Kahl dans son étude sur la conduite de l’armée américaine en Irak. Il parlait d’ailleurs d’un « paradoxe annihilation-restriction » issu du croisement entre la culture jominienne (d‘Antoine de Jomini) d’annihilation et la culture lieberienne de restriction des armées américaines. On retrouve également cette idée dans les logiques de suffisance (imprimée par le droit international humanitaire) et d’efficience (au cœur du bombardement stratégique) étudiées par Janina Dill dans le cadre du bombardement aérien américain. Mais là où Kahl s’arrêtait sur un conflit et Dill sur une modalité de guerre, Carvin et Williams étendent l’analyse à l’ensemble de l’histoire guerrière des États-Unis.

C’est le recours à la science qui permet de résoudre cet antagonisme. Elle est la rationalité à l’œuvre dans la guerre. Elle apporte l’efficacité indispensable pour obtenir une victoire totale et écrasante notamment à partir du XIXème siècle. Elle est la condition d’une conduite des hostilités qualifiée d’ « humaine ». Or, dans les faits, l’impact de la science sur la guerre à l’ère industrielle est effroyable et dévastateur. C’est tout le paradoxe de la recherche d’une arme toujours plus destructrice pour, sinon dissuader les belligérants d’entrer en guerre, du moins raccourcir sa durée (la « guerre brève mais humaine »). Ainsi, c’est au nom de l’Humanité qu’ont été inventés le canon Gatling, le Lewisite et, bien évidemment, la bombe atomique.

Toutefois, cette efficacité a ses limites. En cherchant systématiquement la décision, les États-Unis butent face à un ennemi qui justement la refuse. Tant qu’il s’agit de mener une guerre conventionnelle contre un État, la supériorité technologique américaine assure la victoire comme le démontrent la Deuxième Guerre du Golfe ainsi que la première phase des guerres d’Afghanistan et d’Irak (en 2003). Mais elle échoue face à un adversaire irrégulier comme ce fût le cas au Vietnam, et plus tard en Afghanistan et en Irak lors des phases insurrectionnelles. L’échec fût d’autant plus cuisant que, de My Lai à Guantannamo en passant par Abu Ghraib et, plus généralement, la « guerre contre la Terreur », les États-Unis entachaient leur tradition libérale.

L’Afghanistan et l’Irak révèlent « la culture apolitique et astratégique » des forces américaines et de leurs politiques incapables, par exemple, de gérer la dimension post-conflictuelle. La foi inébranlable dans la technologie a empêché de comprendre la véritable nature de la guerre à l’œuvre, ne pouvant entraîner qu’une planification des opérations inadaptées. Dans un passage consacré à l’Irak, Carvin et Williams démontrent comment la mauvaise planification a conduit à une sous-estimation des troupes nécessaires (dont le Secrétaire à la Défense de l’époque, Donald Rumsfeld, pensait qu’elles pouvaient être compensée par la technologie) ce qui explique le recours aux sociétés militaires privées à la responsabilité floue qui ont commis des bavures. De même, l’appel à des réservistes peu entraînés au respect des règles de droit international humanitaire a produit des dérives.

Au final, comment interpréter le tournant opéré par le Président Obama ? À bien des égards, il souhaite renouer avec la tradition libérale américaine : abolition de la torture, retrait d’Irak, fermeture annoncée de Guantanamo… Contrairement aux technologies précédemment citées, le drone armé, emblématique de la Présidence Obama, semble l’arme idoine pour concilier annihilation et restriction. Pour ses promoteurs, il s’agit d’une arme efficace pour conduire des éliminations ciblées contre des groupes terroristes tout en minimisant les dommages civils grâce à sa précision. Mais, pour Carvin et Williams, nous ne connaissons pas vraiment les effets à long terme de cette tactique qui, au demeurant, pose de nombreuses questions sur le plan du droit international. Comme ses prédécesseurs, le drone armé pourrait être révélateur du prisme technologique américain, efficace sur le plan tactique mais inutile car utilisé sans vision politique et stratégique. Il pose la question de la facilité du recours à la force armé lorsque celui-ci est moins visible et supposé plus précis. Dans une certaine mesure, il illustre la multiplication de ces « guerres sans coût » qui relèvent plus de la gestion des risques (caractéristique de notre modernité comme l’a démontré Ulrich Beck) que d’un traitement profond de le menace.