La conduite américaine de la guerre

De quoi les drones sont-ils le nom ? Telle est la question que nous nous posions il y a quelques années. Aujourd’hui, les universitaires Stéphanie Carvin et Michael John Williams nous répondent dans un ouvrage intitulé Law, science, liberalism and the American way of warfare : ils sont « l’incarnation de la conduite scientifique de la guerre occidentale et, indubitablement, de la tentative américaine de rendre la guerre ordonnée et prévisible ». Retour sur un livre qui ausculte l’âme des États-Unis et analyse ses répercussions sur leur façon de combattre.

Dans Le modèle occidental de la guerre : la bataille d’infanterie dans la Grèce classique, l’historien américain Victor Davis Hanson expliquait que l’Antiquité grecque était à l’origine de la conception occidentale de la guerre, à savoir cet affrontement réglé, brutal, absolu et bref entre deux armées au cours d’une bataille décisive. Les États-Unis sont, sans conteste, le fruit de cet héritage, auquel s’ajoute leur singularité. Leur position géographique, leur nature libérale et la croyance en leur destiné manifeste les poussent à voir la guerre comme une aberration.

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Selon les mots de Thomas Paine, elle ne résulte pas de la nature humaine mais d’un « mauvais système de gouvernement ». La guerre n’est pas « la continuation de la politique par d’autres moyens » chère aux Européens mais une défaite de celle-ci. Dès lors, elle ne peut être qu’absolue. Elle est une « croisade morale » devant mener à la reddition inconditionnelle de l’ennemi, là où les Européens envisagent la paix mutuellement négociée.

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Les défis contemporains du ciblage

Dans un ouvrage collectif récent, Michael Schmitt, Paul Ducheine et Franz P. B. Osinga fournissent un éclairage complet sur une notion inhérente à la guerre : le ciblage. Une lecture incontournable pour qui veut saisir, entre autres, les enjeux des bombardements aériens actuellement menés en Syrie et en Irak.

Intitulé Targeting : the challenges of modern warfare, le livre se présente comme une étude multidisciplinaire sur le ciblage. Celui-ci peut se définir comme « l’application délibérée de capacités contre des cibles pour générer des effets afin d’atteindre des objectifs spécifiques. Il s’agit de l’application de moyens de guerre (des armes) pour atteindre des cibles (personnes ou objets) en utilisant une variété de méthodes (tactiques) qui créent des effets contribuant aux buts planifiés » (p. 2). Le ciblage n’est rien moins que le « pont entre les fins et les moyens de la guerre » (p. 2). C’est pourquoi son étude est salutaire que ce soit au niveau du monde universitaire que du grand public, toujours plus exposé au spectacle de la « souffrance à distance ». En effet, les auteurs ont pour ambition de pallier aux insuffisances du débat public au sujet des opérations de guerre afin de le propulser à un niveau « mature et sophistiqué » (p. 4).

Targeting

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Manuel de droit de la guerre

Le titre peut paraître trompeur. Le manuel de droit de la guerre de David Cumin, Maître de conférences à l’Université Jean Moulin ne porte pas uniquement sur le « droit de la guerre » stricto sensu, à savoir le droit applicable durant la conduite des hostilités appelé jus in bello. Par ce titre, l’auteur entend traiter de tous les aspects juridiques relatifs au phénomène qu’est la guerre, qu’il définit comme « la mise en œuvre collective et coercitive de l’hostilité par l’emploi de la force armée se traduisant par des combats durables portant atteinte aux personnes et aux biens, donc causant des victimes » (p. 22). Il s’agit d’une synthèse inédite et ambitieuse portant sur le droit du recours à la force (le jus ad bellum), le droit de la conduite des hostilités et la responsabilité réparatrice et punitive, que l‘on pourrait regrouper sous le vocable « droit international militaire » (p. 21).

Manuel droit de la guerre

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Kill chain

Dans Kill chain. The rise of the high tech assassins, le journaliste Andrew Cockburn retrace la généalogie des opérations contre-terroristes menées voilà plus d’une décennie par les États-Unis contre les organisations terroristes que ce soit sur des théâtres de guerre qu’en-dehors des zones d’hostilités actives. Elles sont globalement le résultat de deux évolutions convergentes de la conception américaine de la guerre.

Kill chain

Tout d’abord, il y a la recherche constante d’une capacité omnisciente de ce qui se passe sur le champ de bataille afin de frapper les objectifs militaires pertinents perçcus comme susceptibles de faire tomber l’ennemi. L’auteur revient notamment en détail sur un épisode : le projet « Igloo white » de la fin des années 60 et du début des années 70, du nom de cette barrière électronique bardée de capteurs chargée de détecter, d’identifier et de neutraliser les mouvements de troupes vietcongs dans la jungle. Ambitieux (il était même prévu de faire intervenir des drones), ce projet allait s’avérer être un échec. En fait, il portait déjà les germes des déconvenues à venir, soit une guerre automatisée reposant sur une masse d’informations recueillie par une technologie de pointe, afin de mieux identifier les « nœuds critiques » susceptibles de faire tomber l’ennemi mais finalement éloigné des réalités de la guerre avec tout ce qu’elle peut contenir d’aléas, de « frictions » sans compter le comportement de l’adversaire.

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La violence qui vient

« Nous sommes à un moment unique dans l’histoire du Monde, celui dans lequel la distance ne vous protège pas et dans lequel vous avez à la fois un grand pouvoir et une grande vulnérabilité ». Tel est le leitmotiv selon lequel doit être repensé le débat sur la sécurité et sa gouvernance, selon Benjamin Wittes de la Brooking Institutions et Gabriella Blum, Professeure de droits humains et de droit humanitaire à Harvard, dans leur dernier livre The future of violence.

The future of violence
Cette nouvelle donne est impulsée par les technologies d’ « autonomisation des masses » rendant l’individu aussi menaçant et vulnérable que l’État, la société ou le groupe armé. Que ce soit internet, les biotechnologies ou encore la robotique, ces nouvelles technologies perturbent le cadre dans lequel la sécurité était pensée jusqu’à présent. Pour les auteurs, la société moderne n’en a pas complètement conscience. L’objet de ce livre est justement de fournir un cadre de réflexion sur ce sujet à l’adresse des politiques mais également des citoyens.

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Logiques de guerre et application du droit international humanitaire

Nous avons vu dans un précédent billet la centralité de la règle de droit dans la doctrine de contre-insurrection américaine et le changement qui en a résulté dans la conduite de la guerre. La nécessité de gagner le « cœur et l’esprit » des populations a poussé les États-Unis à orienter leurs opérations militaires dans un sens plus respectueux du droit international. Le respect de la légalité devait être un élément déterminant de la légitimité. Par exemple, le Commandement US a adopté des directives tactiques restreignant l’emploi de la force aérienne en Afghanistan afin de diminuer les risques de dommages civils. Pour autant, le respect du droit international humanitaire ne semble pas avoir été systématique durant ce conflit. Ainsi, les trafiquants de drogue ont été délibérément attaqués sans que leur implication directe dans les hostilités n’ait été établie.

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Cette tension entre restriction et extension semble être une caractéristique majeure de la conduite contemporaine de la guerre, notamment dans l’exercice de la puissance aérienne. On peut ajouter le cas des éliminations ciblées par les drones armés américains. La multiplication de ces opérations témoigne d’un usage privilégié de la force létale caractéristique du paradigme de guerre alors que l’existence d’un conflit armé dans les zones où elles ont lieu est controversée. Toutefois, les standards qui les gouvernent sont plus contraignants que ceux issus du droit international humanitaire, ce qui en fait des actes « hybrides », entre guerre, maintien de l’ordre et légitime défense.
Dès lors, comment comprendre les dynamiques à l’œuvre dans l’application du droit international humanitaire ? Quelle rationalité peut expliquer qu’une armée puisse aller plus loin dans les restrictions de ciblage que les standards juridiques, tout en autorisant des frappes contre des objectifs clairement illégaux ?
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Règle de droit, droit international et contre-insurrection

Dans son dernier discours sur l’État de l’Union, le Président américain Barack Obama a évoqué la stratégie conduite par les États-Unis dans la lutte contre le terrorisme. Il a notamment déclaré ceci :

« Au lieu d’avoir des Américains patrouillant en Afghanistan, nous avons entraîné leurs forces de sécurité, qui ont maintenant pris les devants, et nous avons honoré le sacrifice de nos troupes en soutenant la première transition démocratique de ce pays. Au lieu d’envoyer de nombreuses forces terrestres à l’étranger, nous avons conclu des partenariats avec les Nations d’Asie du sud et d’Afrique du Nord pour priver les terroristes menaçant l’Amérique de sanctuaires. En Irak et en Syrie, le leadership américain – comprenant notre puissance militaire – a arrêté l’avancée de l’État islamique. Au lieu de s’enliser dans une autre guerre terrestre au Moyen-Orient, nous menons une grande coalition, avec des Nations arabes, pour entamer et finalement détruire ce groupe terroriste ».

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Les auteurs européens classiques et la problématique de l’intervention

Qu’est ce que les auteurs classiques européens ont à dire sur la problématique de l’intervention en relations internationales ? C’est la question à laquelle tente de répondre un ouvrage collectif intitulé Just and unjust military intervention – European thinkers from Vitoria to Mill et dirigé par Stefano Recchi et Jennifer M. Welsh, sorti aux éditions Cambridge University Press. Si l’utilisation de la notion d’intervention militaire définie comme « déploiement transfrontalier de forces armées dans le but de changer la politique intérieure d’un pays étranger sans le consentement explicite des autorités locales » est récente, le mot date du XVème siècle. En fait, la réalité de ce qu’il désigne est également ancienne et un certain nombre d’auteurs européens (théologiens, philosophes, juristes, mais également économistes ou politistes) se sont penchés sur la question. À la lecture de cette ouvrage, on découvre que les débats contemporains portant sur l’intervention ne sont pas nouveaux et pour cause : les penseurs européens étudiés dans l’ouvrage ont tous joué un rôle de premier plan dans la construction de la société internationale actuelle. C’est pourquoi l’étude de leurs écrits est précieuse.

Just and unjust military intervention – European thinkers from Vitoria to Mill

Elle permet notamment de rendre compte de la pratique de l’intervention dans l’histoire européenne. Ainsi, en revenant sur la période 1520 – 1850, David Trim démontre que la pratique de l’intervention humanitaire est ancienne. Elle témoigne d’une solidarité religieuse suite à la Réforme : les États interviennent pour secourir leurs co-religionnaires étrangers dont les droits et la vie sont bafoués par un Prince considéré comme un tyran. Pour autant, ces interventions sont envisagées comme des mesures temporaires afin d’ « aider » l’État visé à exercer sa souveraineté de façon responsable, mais sans opérer de changement de régime. Contrairement peut-être à une croyance répandue, le Traité de Westphalie n’a pas mis fin à cette pratique et prononcé un principe de non ingérence absolu. Bien au contraire, l’intervention était prévue dans le texte pour garantir la liberté de religion.
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Évolution éthique et juridique du bombardement américain

Alors que les bombardements de la coalition internationale (dominée par es États-Unis) se poursuivent en Irak et en Syrie, les premières allégations de victimes civiles sont apparues. En attendant des rapports plus détaillés, les autorités américaines se sont défendues en indiquant que les standards restrictifs des opérations contre-terroristes en-dehors des zones d’hostilités actives publiés en mai 2013 ne s’appliquaient pas en l’espèce. Et pour cause : nous sommes en présences de zones d’hostilités actives ; autrement dit, un conflit armé qui requiert l’application du droit international humanitaire dont les règles de ciblage sont plus « permissives » que les « éliminations ciblées ».

US way of bombing
Doit-on s’attendre alors à une augmentation exponentielle du nombre de victimes civiles liée à l’emploi de la force aérienne ? S’il est peut-être trop tôt pour se prononcer, on peut d’ores et déjà affirmer que l’intensification des bombardements couplée aux réponses asymétriques des combattants de l’État islamique risque d’exposer la population civile aux hostilités. Sur ce point, il n’est pas inutile de se reporter à la pratique récente (et moins récente) du bombardement aérien et des normes qui le gouvernent pour comprendre en partie ce qui se joue en Syrie et en Irak.

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De la colonisation comme matrice du bombardement aérien

Philosophe, historien et maître de conférences à Science-Po Lyon, Thomas Hippler vient de publier Le gouvernement du ciel – Histoire globale des bombardements aériens, aux éditions Les Prairies ordinaires. Avec ce livre, l’auteur se penche sur l’évolution du « gouvernement du monde » depuis le début du XXème au prisme de son instrument privilégié : l’aviation de bombardement à des fins policières.

Chabaish

Bombardement du village de Chabaish au nord de l’Irak par la Royal Air Force en décembre 1924

L’originalité de la démarche d’Hippler est de faire des guerres de conquête coloniale la matrice des bombardements à venir là où l’historiographie traditionnelle n’en fait qu’une simple « répétition » avant sa maturation lors de la Seconde Guerre Mondiale. En effet, l’emploi de l’arme aérienne est ici le « signe le plus évident » de la « transformation radicale du rapport entre adversaires » dans l’histoire de la guerre au XXème siècle (p. 12). Au conflit symétrique opposant deux armées régulières sur un champ de bataille dans une chronologie délimitée, se substitue une relation unilatérale, déterritorialisée et perpétuelle. En vidant la guerre de sa dimension tellurique, la troisième dimension a perturbé à jamais ses conditions d’exercice.

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